Un art public sans public ?

Publié le par Martin Julhès

Alors que les arts de la rue – que l’on a tendance aujourd’hui à nommer « arts de l’espace public », de manière à élargir encore un terme qui avait tendance à exclure les arts plastiques au profit des arts vivants – se félicitent souvent de pouvoir toucher le « public-population » (pour reprendre la formule désormais célèbre de Michel Crespin qui fait référence au fait que les arts dans l’espace public ne s’adressent pas à un public en particulier mais bien à l’ensemble de la population d’une ville), qu’en est-il réellement de l’art public, dont la spécificité principale est qu’il découle souvent de la commande publique et donc d’une institutionnalisation de fait d'un art livré au regard de tous ? Peut-on dire que l’art public a un public, hormis celui des connaisseurs ?

Il ne suffit pas toujours d’occuper l’espace physique de la ville pour provoquer le débat, lui offrir une âme et venir murmurer à l’oreille des habitants. Comme le souligne avec justesse Daniel Buren[1], l’indifférence face à une œuvre est peut-être la pire des choses qu’un artiste puisse craindre : l’œuvre se doit de trouver son public.

Il est vrai que nous intégrons avec une facilité déconcertante les installations plastiques qui s’offrent à nous dans les rues, les places, les métros ou sur les murs de nos villes. Les habitants du quartier des Buers à Villeurbanne par exemple, ont adopté une œuvre (remarquable selon moi) du sculpteur Étienne Bossut et finissent par trouver normal que se superposent sur un rond point de leur quartier, deux espèces de cabanes de jardin jaunes, l’une reposant à l’envers sur le sommet de la toiture de l’autre. Lorsque les propositions sont réussies, c'est l’Art avec un grand « A » qui fait le mur et s'échappe du musée, pour infuser le territoire et venir chercher les habitants.

C’est pourtant l’indifférence qui caractérise souvent la relation entre l’usager de la ville et l’œuvre d’art, de surcroit lorsque celle-ci ne bénéficie pas d’une scénographie la différenciant des autres objets de mobilier urbain qui composent l’espace. L’art public est désespérément trop plat, ou trop abstrait, et définitvement pas assez subversif pour que l’on y attache une quelconque importance. Sortir du schéma institutionnel de la commande public et venir troubler l’ordre préétabli pourrait faire danser à nouveau les statues immobiles qui prennent place dans nos villes, fatiguées d’attendre en vain un public qui ne voit plus.

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[1] Voir l’ouvrage de Daniel Buren « À force de descendre dans la rue, l’art peut-il enfin y monter ? », éditions Sens & Tonka, 2004, 93 p.

Publié dans Coup de gueule

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