Vers une perte d'idéal ?
Alors que la compagnie de théâtre de rue dijonnaise 26000 couverts est plébicitée par le public et la presse (Libération lui consacre une pleine page dans la rubrique Culture du numéro de ce week-end*) pour son nouveau spectacle en salle intitulé L'idéal Club, programmé sur les différents festivals d'été (Chalon dans la rue la semaine passée, Les Tombées de la Nuit à Rennes juste avant, les Invites de Villeurbanne en juin et bientôt Aurillac), on entend ici et là que ce spectacle créé spécialement pour être joué en salle n'a rien à faire dans les évènements dédiés aux arts de la rue, et ce malgré la qualité du travail qui n'est pas remise en cause.
Les festivals de théâtre de rue qui mettent à l'honneur la création artistique en espace public ont-ils raison de programmer des spectacles à l'instar de L'idéal Club - créé pour la salle et programmé en salle avec un droit d'entrée - dans un contexte où l'espace public est souvent bien malmené ? La question est alors posée. La question de la gratuité a quant à elle été réglée depuis bien longtemps, le festival international de théâtre de rue d'Aurillac, par exemple, propose depuis plus de dix ans des spectacles payants (tout comme Chalon) et cela ne choque plus personne. Il faut dire que ça marche, à près d'un mois du festival certains spectacles payants affichent déjà complets, c'est d'ailleurs le cas de quelques représentations de L'idéal Club...
Comme en Avignon - où le débat fait rage cette année encore alors que la programmation concoctée par les deux directeurs du festival laisse la part belle aux performances, aux spectacles de danse, avec peu de pièces du répertoire (comme l'avait souhaité Jean Vilar) et offusquent une partie du public et des professionnels traditionnalistes qui dénoncent l'abandon du « théâtre de texte » - doit-on craindre que le petit monde du théâtre de rue s'émeuvent de la direction artistique prise par certaines compagnies et du choix des programmateurs des festivals ?
L'espace public est à mon sens bien trop souvent pensé de manière exclusivement physique, ainsi jouer et créer pour l'espace public revient parfois seulement à se produire en extérieur. Mais quelle différence y a-t-il entre une salle de spectacle et une place publique barricadée où la police municipale veille au grain tandis qu'une assemblée disciplinée sur chaises de camping observe une poignée de joyeux saltimbanques se produire sur une scène prévue à cet effet ? L'espace public c'est aussi et surtout un espace politique partagé, zone de tension où le peuple s'émeut, s'indigne, conteste, débat, s'offusque, rêve et parfois prend son destin en main. Les artistes l'alimentent, lui donnent vie, le façonnent mais il ne suffit pas de se produire à l'ombre du caniveau pour lui donner naissance.
La salle est souvent critiquée pour l'apathie du public conditionné qui la compose et pour son manque de mixité. Il y a parfois pourtant des réactions fortes, voire violentes, bien loin de la bonne humeur presque enfantine qui règne devant nombre de spectacles de rue devenus prévisibles, gentillets et pas subversifs pour un sous. Quand Maguy Marin se fait casser un doigt par un spectateur furieux lors de la première d'Umwelt au Tobbogan à Décines par exemple, on la sent monter cette foutue tension qui donne pourtant du sens à l'oeuve de l'artiste. Le pire, dans la rue comme dans la salle, c'est sans doute l'indifférence.
Ce qui est en fait le plus important c'est la proposition artistique et 26000 couverts faisait déjà preuve d'originalité et de non respect des règles avec (entre autre) son spectacle 1er Championnat de France de N'importe Quoi qui prenait place contre toute attente dans des gymanses et dont l'entrée était bien souvent payante. Est-ce pour autant que ce type de création n'a pas sa place dans le monde des arts de la rue qui a tendance parfois à un peu tourner en rond ?
En toute bonne foi on peut dire que la rue n'est pas dans l'extrême majorité des cas un tremplin pour accèder à la salle et ça serait d'ailleurs un non sens. Alors jugeons une production sur sa qualité et sa pertinence, loin du clivage salle / rue qui en fait n'importe peu. Quand on voit le peu d'argent investi par le Ministère de la Culture dans les arts de la rue (moins de 2% du budget alloué au spectacle vivant), on ne peut que se réjouir devant le succès mérité rencontré par certains spectacles, fussent-ils payants et en salle...
* vous pouvez retrouver cet article intitulé Du cabaret barré à Chalon dans la rue ici