Vers une perte d'idéal ?

Publié le par Martin Julhès

Alors que la compagnie de théâtre de rue dijonnaise 26000 couverts est plébicitée par le public et la presse (Libération lui consacre une pleine page dans la rubrique Culture du numéro de ce week-end*) pour son nouveau spectacle en salle intitulé L'idéal Club, programmé sur les différents festivals d'été (Chalon dans la rue la semaine passée, Les Tombées de la Nuit à Rennes juste avant, les Invites de Villeurbanne en juin et bientôt Aurillac), on entend ici et là que ce spectacle créé spécialement pour être joué en salle n'a rien à faire dans les évènements dédiés aux arts de la rue, et ce malgré la qualité du travail qui n'est pas remise en cause.

Les festivals de théâtre de rue qui mettent à l'honneur la création artistique en espace public ont-ils raison de programmer des spectacles à l'instar de L'idéal Club - créé pour la salle et programmé en salle avec un droit d'entrée - dans un contexte où l'espace public est souvent bien malmené ? La question est alors posée. La question de la gratuité a quant à elle été réglée depuis bien longtemps, le festival international de théâtre de rue d'Aurillac, par exemple, propose depuis plus de dix ans des spectacles payants (tout comme Chalon) et cela ne choque plus personne. Il faut dire que ça marche, à près d'un mois du festival certains spectacles payants affichent déjà complets, c'est d'ailleurs le cas de quelques représentations de L'idéal Club...

Comme en Avignon - où le débat fait rage cette année encore alors que la programmation concoctée par les deux directeurs du festival laisse la part belle aux performances, aux spectacles de danse, avec peu de pièces du répertoire (comme l'avait souhaité Jean Vilar) et offusquent une partie du public et des professionnels traditionnalistes qui dénoncent l'abandon du « théâtre de texte » - doit-on craindre que le petit monde du théâtre de rue s'émeuvent de la direction artistique prise par certaines compagnies et du choix des programmateurs des festivals ?

L'espace public est à mon sens bien trop souvent pensé de manière exclusivement physique, ainsi jouer et créer pour l'espace public revient parfois seulement à se produire en extérieur. Mais quelle différence y a-t-il entre une salle de spectacle et une place publique barricadée où la police municipale veille au grain tandis qu'une assemblée disciplinée sur chaises de camping observe une poignée de joyeux saltimbanques se produire sur une scène prévue à cet effet ? L'espace public c'est aussi et surtout un espace politique partagé, zone de tension où le peuple s'émeut, s'indigne, conteste, débat, s'offusque, rêve et parfois prend son destin en main. Les artistes l'alimentent, lui donnent vie, le façonnent mais il ne suffit pas de se produire à l'ombre du caniveau pour lui donner naissance.

La salle est souvent critiquée pour l'apathie du public conditionné qui la compose et pour son manque de mixité. Il y a parfois pourtant des réactions fortes, voire violentes, bien loin de la bonne humeur presque enfantine qui règne devant nombre de spectacles de rue devenus prévisibles, gentillets et pas subversifs pour un sous. Quand Maguy Marin se fait casser un doigt par un spectateur furieux lors de la première d'Umwelt au Tobbogan à Décines par exemple, on la sent monter cette foutue tension qui donne pourtant du sens à l'oeuve de l'artiste. Le pire, dans la rue comme dans la salle, c'est sans doute l'indifférence.

Ce qui est en fait le plus important c'est la proposition artistique et 26000 couverts faisait déjà preuve d'originalité et de non respect des règles avec (entre autre) son spectacle 1er Championnat de France de N'importe Quoi qui prenait place contre toute attente dans des gymanses et dont l'entrée était bien souvent payante. Est-ce pour autant que ce type de création n'a pas sa place dans le monde des arts de la rue qui a tendance parfois à un peu tourner en rond ?

En toute bonne foi on peut dire que la rue n'est pas dans l'extrême majorité des cas un tremplin pour accèder à la salle et ça serait d'ailleurs un non sens. Alors jugeons une production sur sa qualité et sa pertinence, loin du clivage salle / rue qui en fait n'importe peu. Quand on voit le peu d'argent investi par le Ministère de la Culture dans les arts de la rue (moins de 2% du budget alloué au spectacle vivant), on ne peut que se réjouir devant le succès mérité rencontré par certains spectacles, fussent-ils payants et en salle...

 

* vous pouvez retrouver cet article intitulé Du cabaret barré à Chalon dans la rue ici

Publié dans Actualité

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Clément 26/07/2010 14:40


La salle peut etre une propriété publique, la rue peut etre l'espace physique le plus privé qu'il soit. Prendre le terme d'espace publique sous cet aspect de propriété ne mène bien entendu à rien.
Effectivement, notre regard doit se porter bien plus sur les choses que pourduisent les actions diverses des personnes du monde, des personnes faisant partie du monde en se présentant face aux
autres et engageant la parole et l'action.
Dans une société effectivement très apathique, l'essentiel est bien de faire se rendre compte aux gens de leur propre capacité à transformer leur environnement. Et ceci peut se faire en salle ou en
extérieur, l'important est de trouver une place physique à accorder à cette rencontre de personnes. Dans un monde aussi qui nous porte à pouvoir tout faire sans contact avec les autres, ou par
l'intermédiaire de pages internet, la rencontre physique n'est pas banale. La musette de village n'est pas banale aujourd'hui.
L'espace publique est clairement une chose différente de l'image très limitée qu'est l'unique symbole de la rue. Créer un espace d'interrogation chez les gens, première étape raisonnable avant
d'engager un réel débat constructif (le parcours est encore long), revient à choisir une démarche courageuse qui est celle d'aller toucher les gens, et refuser l'indifférence. On parle parfois de
création de communautés solidaires, de collectifs éphémères qui se constituent autour d'un spectacle, d'une action dans la rue, parce qu'un groupe de personnes a effectivement tous ses yeux fixés
et les oreilles tendues sur le meme évènement. Cependant, je ne vois là aucune preuve de quelconque solidarité active, échange de quelque diversité de points de vue qui pourraient faire avancer
notre monde dans une direction un peu plus compréhensive. Parler des free parties comme de la construction d'espaces publiques éphémères portant à l'interrogation du monde me semble extrèmement
exagéré quand on retrouve la meme majorité que dans toute la société d'etres uniquement capables de consommation au sein d'un évènement se disant responsabiliser chacun sur une démarche
autonome.
Effectivement la rue n'est pas un espace publique allant de soit, si l'on veut parler de propriété, le discours n'ira vraiment pas très loin. Si l'on veut parler d'un espace où les idées se
rencontrent et se questionnent, on peut comprendre facilement que la rue n'est pas l'unique lieu matériel où peut se produire cette interraction.
Si c'est le terme qui pose problème à certains, "du théatre de rue pas dans la rue? qu'elle hérésie!" bien je ne leur proposerait que d'essayer de faire cet exercice très intéressant pour la vie de
tous les jours. Regarder chaque chose que le monde nous présente comme si c'était la première fois qu'on la voyait, comme le regard d'un nourrisson à peine doté des facultés de voir, entendre,
toucher et sentir. S'arreter à une distinction intérieur/extérieur ne peut permettre d'avancer vraiment dans l'échange des idées, si on s'arrete là, j'appelerai un chat un chien juste par esprit de
contradiction.

J'ai hate de voir ce spectacle alors!