Espèces d'espaces

Publié le par Martin Julhès

espèces d'espaces« La porte casse l'espace, le scinde, interdit l'osmose, impose le cloisonnement : d'un côté, il y a moi et mon chez-moi, le privé, le domestique (l'espace surchargé de mes propriétés : mon lit, ma moquette, ma table, ma machine à écrire, mes livres, mes numéros dépareillés de La Nouvelle Revue Française...), de l'autre côté, il y a les autres, le monde, le public, le politique. On ne peut pas aller de l'un à l'autre en se laissant glisser, on ne passe pas de l'un à l'autre, ni dans un sens ni dans un autre : il faut un mot de passe, il faut franchir le seuil, il faut montrer patte blanche, il faut communiquer, comme le prisonnier communique avec l'extérieur. »

Georges Pérec a écrit Espèces d'espaces en 1974, qui est un essai philosophique où il s'interroge sur l'espace, ou plutôt sur les espaces qui composent notre quotidien. L'auteur part de la descritption de choses courantes et usuelles pour finir par ce qui est plus métaphysique et conceptuel. Ainsi s'enchaîne les tentatives de définiton de ce que réprésente une page, un lit, une chambre, un appartement, un immeuble, une  rue, un quartier, une ville, la campagne, un pays, l'Europe, le monde et enfin l'espace. Rien n'est laissé au hasard et pour autant tout est décrit avec des mots simples, partant souvent d'expériences personnelles dans lesquelles on a tendance à se reconnaître ; Georges Pérec nous entraine avec humour et poésie dans l'essence même de ce qui compose notre vision du monde. Accablé par les certitudes - et j'utilise le terme « accablé » pour montrer à quel point celles-ci nous empêchent de voir - nous évoluons dans un terrain que nous croyons conquis alors qu'il s'avère que rien n'est finalement si évident que ça.

L'auteur nous propose de partir sur ce qui paraît le plus banal et le plus insignifiant pour tenter de définir des concepts aussi riches, vastes et parfois mêmes infinis que sont le monde, la ville ou bien encore l'espace. Car si l'espace semble être délimité par des barrières physiques (murs, clôtures, cours d'eau, routes, etc) ou simplement symboliques (traits de peinture, plots, panneaux, etc), qui ont l'air d'aller de soi - et nous n'y faisons souvent même plus attention - il n'en reste pas moins que leurs existences réelles restent à prouver alors que leurs pouvoirs sont bien palpables. Lorsque nous franchissons le pas de notre porte de domicile pour entrer ou sortir, le changement qui s'opère en nous, bien qu'inconscient, est systématique et inévitable. Ce que l'on se permet et la manière dont on se conduit diffèrent instantanémént suivant que notre pied à franchi ou non le pas de la porte. Mais de manière pragmatique qu'est-ce qui a réellement changé ? Nous sommes toujours au même endroit et au même moment, un pas en plus voilà tout. C'est cela que Pérec essaye de nous faire sentir en nous invitant, toujours l'air de rien, à la réflexion.

Les espaces sont multiples, changeants, fluctuants et ont tous besoin de limites, d'obstacles, de frontières qui les font exister. L'espace est en fait composé de vide et si nous projetons notre regard vers l'infini bleu du ciel, alors il est impossible de prendre pleinement conscience de cet espace. C'est le nuage ou l'oiseau qui permettent de sentir cet espace d'apparence infinie et de convenir de l'éloignement du soleil par exemple. Il en va de même pour le monde ou simplement la ville, impossible de se l'imaginer dans sa globalité et sa complexité, c'est pourquoi nous construisons des repères, avec une droite, une gauche, un proche, un lointain, des noms de rues, des pays et des quartiers. Les espaces s'imbriquent les uns dans les autres et nous passons notre temps à jongler avec, à nous les approprier et à nous les interdire. L'inconnu est peut-être l'espace le plus effrayant à en croire notre faible mobilité malgré la profusion et l'efficacité des moyens de se déplacer, il reste néanmoins le plus attirant car source de découverte et de changement. Se confronter à un nouvel espace - vierge, public, de travail, de vie, etc - est toujours source d'inspiration et de changement, changer d'espace c'est aussi refaire sa vie.

Mais en quoi ces « espèces d'espaces », pour reprendre l'expression de Pérec, sont-ils si importants à questionner ? Simplement pour leur haute importance politique, au sens éthymologique du terme. Privés ou publics, les espaces se construisent dans nos têtes à mesure qu'ils régissent consciemment ou non nos vies. « L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner, il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête » conclue Georges Pérec, on est en droit de penser que tout ne va pas finalement tant que ça de soi.

Publié dans Livre

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Nénette 03/04/2010 10:24


Bravo, merci, belle analyse.


MRT 04/04/2010 06:50



Merci beaucoup ! Au plaisir, Martin.