Entretien avec Sylvain Marotte, réalisateur d'une série de documentaires sur les arts de la rue

Publié le par Martin Julhès

SDC10746Jeudi 25 février 2010, Sylvain Marotte m'a accordé un entretien de près d'une heure afin qu'il puisse me parler de son projet de documentaires sur les arts de la rue intitulé « Les fous de la rue », sur lequel il a travaillé l'été 2003 en tant que réalisateur pour une maison de production québécoise (i cinéma télévision inc.). Les documentaires ont été diffusé au Canada sur différentes chaînes il y a quelques années maintenant mais ne l'ont malheureusement pas été en Europe.  Sylvain est un réalisateur québécois touche à tout qui a travaillé sur de nombreux projets de films, son aventure de quatre mois en Europe au plus près des festivals et des compagnies de théâtre de rue l'a profondément marqué, novice en la matière il est tombé sous le charme. Nous nous sommes retrouvés dans un bar d'Outremont1 à Montréal, Sylvain – qui a fait des études d'anthropologie – s'est livré avec plaisir à cet exercice de questions/réponses qu'il connaît très bien pour l'avoir mis en pratique à de nombreuses reprises. Un grand merci à lui pour sa disponibilité et sa gentillesse.

M.J. : Pour commencer j'aimerais que tu te présentes, que tu me dises d'où tu viens, quelle est ta formation, quel est ton travail ?

S.M. : Je m'appelle Sylvain Marotte, je suis réalisateur et je suis aussi photographe. Ma démarche artistique est assez récente car j'élève ma famille depuis une quinzaine d'années, j'ai deux grands garçons maintenant, un de 15 ans et un de 14 ans, du coup j'ai dû mettre un peu de côté ma démarche personnelle pour faire des projets de commande. Mon parcours professionnel est très particulier, je me suis beaucoup développé par mon travail, dans le domaine des arts notamment où j'ai commencé à l'âge de quatorze ans en faisant de la gravure sur métal. A l'âge de 18 ans je suis allé à l'université pour faire de l'anthropologie, ensuite j'ai étudié en communication mais je n'ai pas terminé la formation. J'ai découvert que j'étais artiste à l'âge de 20 ans, avant ça je ne savais pas que je faisais de l'art et je me suis mis à l'informatique, dans le domaine du graphisme. J'ai débuté en 1981 donc ça fait assez longtemps, c'était les tout débuts, l'informatique comme outil d'illustration, de design. Je me suis beaucoup intéressé à ce domaine et j'ai suivi des formations dans le domaine du design assisté par ordinateur, j'étais un des premiers à être formé au Centre d'Animation et de Design à Montréal qui est une école d'animation 3D, ça me fascinait, c'était totalement nouveau car personne ne faisait ça. Je me suis lancé là dedans et j'ai travaillé dans différentes boîtes de design, pour de l'illustration et un peu d'animation. De 1994 à 1999 j'ai dirigé les studios d'animation 3D qui s'appelait Big Bang Fx, on faisait surtout des effets visuels pour la télévision, les séries américaines. J'ai eu beaucoup de succès durant ces sept années car j'étais assez perfectionniste, je faisais beaucoup d'heures de travail par semaine, mais avec une famille c'est incompatible. J'ai appris mon métier de réalisateur à ce moment parce que je faisais beaucoup de plateau et je voyais aussi beaucoup de réalisateurs travailler. J'ai adoré ce travail là si bien que j'ai décidé d'abandonner l'animation et d'utiliser une caméra. En 1999 j'ai acheté une caméra et je me suis mis à faire mes propres projets. Ce transfert de métier et de compétences a duré à peu près trois ans, c'était une décision difficile, mais avec des enfants ça n'est pas quelque chose de facile et mettre ma famille de côté je ne pouvais pas. J'ai aussi rédigé la formation collégiale en animation 3D pour le ministère de l'éducation cette même année.

M.J. : Combien de projets vidéo as-tu à ton actif ?

S.M. : J'ai fait cinq courts-métrage dont deux qui ont été subventionnés par la SODEC2, après cela j'ai fait plusieurs projets de petits films expérimentaux. J'ai fait des clips vidéo et j'ai fait cinq séries pour la télévision dont une série de documentaires sur les arts de la rue. Les autres séries étaient sur les poètes québécois, sur les entrepreneurs québécois, sur les chiens... C'est très varié.

M.J. : Aujourd'hui tu vis de ton travail de réalisateur ?

S.M. : Oui je vis de mon travail de réalisation, comme je te l'ai dit je fais de la commande, c'est un choix. Mais depuis 2009 j'ai commencé à développer ma démarche artistique personnelle parce que j'ai un mode de vie qui s'y prête plus. J'ai commencé à exposer mes travaux de photographie, maintenant j'ai un agent qui me représente un peu partout, j'expose par exemple au mois d'avril à Tokyo et après cela à Melbourne. Je vends également des photos. J'essaye d'aller dans tous les sens au niveau de la création, je suis en écriture, j'ai déposé un projet de documentaires chez un producteur connu à Montréal qui s'appelle Avanti3, j'ai également déposé le projet à Radio Canada4 et à Télé Québec5. J'attends des nouvelles. Je vois un peu mon travail comme un travail de jardinier, c'est à dire que je sème à gauche et à droite mais des fois ce qui sort de la terre n'est pas toujours ce à quoi je m'attendais ; ce qui est sûr c'est que je dois en prendre soin à chaque fois.

M.J. : Tu peux m'expliquer comment tu t'es retrouvé à tourner une série de documentaires sur les arts de la rue et comment est né le projet ?

S.M. : Le projet quant à lui est né dans la tête d'un homme qui s'appelle Guy Bonnier6 et qui est passionné des arts de la rue. C'est quelqu'un qui a étudié en théâtre et qui a fait une formation de clown si je me souviens bien, il trouvait intéressant de faire une série sur les arts de la rue qui était quelque chose de totalement inconnu ici au Québec. Il cherchait un réalisateur pour son projet et nous avons été présenté par une connaissance qui connaissait ma sensibilité pour les arts. Nous avons eu un entretien au cours duquel je lui ai démontré que j'étais peut-être la bonne personne pour faire le projet. Le contact s'est bien fait, on a accroché tout de suite et lui avait déjà une connaissance importante des arts de la rue en Europe. Il connaissait Philippe Blanchouin7 par exemple, qui est un programmateur assez connu et qui a travaillé sur les festivals d'Aurillac, de Châlon-sur-Saône, d'Amiens, etc. Du coup j'ai tourné beaucoup d'images pour le documentaire dans ces festivals là. Je connaissais très peu de choses sur les arts de la rue ce qui pouvait permettre d'apporter un oeil neuf, un peu comme un regard d'enfant même à la limite, ce qui était quelque chose de positif. On remarque que les enfants sont omniprésents dans les spectacles de rue et quand on déplace la caméra à la hauteur d'un enfant ce que l'on voit est toujours intéressant car le point de vue change complètement. La série a été entièrement tournée avec ce point de vue et je pense que j'ai été choisi à cause de ma sensibilité artistique et parce que j'ai de l'expérience en réalisation. Ici au Québec je pense qu'il y avait d'autres réalisateurs intéressants pour traiter le sujet, mais dans le contexte de production et avec le temps qu'on avait pour le faire, peut-être que j'étais la bonne personne. Si je n'avais pas été choisi, je ne sais pas trop ce que ça aurait donné car j'ai travaillé très dur.

M.J. : Le tournage a eu lieu en Europe alors que c'était une commande du Québec...

S.M. : C'était une coproduction France – Québec mais le reportage n'a été diffusé qu'au Québec malheureusement, c'est un projet qui a été dirigé par la production et non pas par la réalisation. Je ne m'en plains pas, au contraire, ça m'a permis d'avoir plus de temps dans ma vie au quotidien, mais du coup ça donne un projet qui est axé vers un public très précis. Je devais répondre à des critères et je pense que du coup on est passé un peu à côté d'une grande réflexion sur les arts de la rue. À cause de cela j'ai dû mettre de côté et jeter beaucoup de bon matériel, matériel que je n'ai pas pu récupérer car il appartient au producteur. Si j'avais à rassembler une série sur les arts de la rue ça serait peut-être une autre ou alors un autre documentaire. Mais je n'ai pas de frustration car ça a été une expérience extraordinaire de quatre mois de pur plaisir à se promener dans les rues de France et d'Espagne.

M.J. : Peux-tu me dire quels étaient les lieux de tournage et combien de temps le tournage a-t-il duré réellement ?

S.M. : Le tournage a duré un peu plus de trois mois répartis sur tout l'été 2003 – de mai à septembre – mais j'ai fait des allers-retours, ça n'était pas à temps plein. Le documentaire était en partie construit par le coproducteur français qui est la compagnie Arts Tout Show8 et Philippe Blanchoin qui est un spécialiste des arts de la rue connaissait toutes les grosses compagnies de théâtre de rue en France comme Générik Vapeur9 par exemple. Du coup il réussissait à m'aiguiller assez facilement dans les festivals, il me disait par exemple que tel festival est intéressant parce qu'on peut y voir telles compagnies programmées en « in10 ». J'ignorais tout de la manière dont les festivals fonctionnaient en Europe et en France plus particulièrement, ce que j'ai compris c'est qu'il y avait des compagnies invitées qui elles, étaient payées – elles embauchaient même localement des gens pour la fabrication des costumes, des accessoires, des chars, etc – et il y avait des compagnies « off 11» pour qui on payait parfois le déplacement et un minimum de dépenses et qui étaient là pour se présenter, se faire connaître. La plupart des petites et des jeunes compagnies étaient en « off » et je dois dire sincèrement que c'était elles la plupart du temps qui mettaient beaucoup de vie dans les rues. Ça n'est pas que les grosses compagnies ne faisaient pas de beaux spectacles, au contraire, mais elles étaient programmées à des moments très précis dans la semaine alors que les compagnies off occupaient la rue toute la semaine. Arts Tout Show nous a programmé nos tournages pour tout l'été dans les différentes villes où il y avait des festivals. On a commencé par aller à Amiens12, ensuite nous sommes allés à Chalon-sur-Saône13, puis Libourne14, Aurillac15, Tàrrega16 en Espagne et un autre petit festival près de Paris dont je ne me rappelle plus du nom. C'est essentiellement les gros festivals que l'on a suivis mais il y a eu aussi d'autres événements de rue. Je suis arrivé dans ces espaces alors que je ne connaissais rien des arts de la rue, tout ce que je connaissais c'était les cracheurs de feu et les jongleurs qui venaient de temps en temps ici à Montréal – notamment dans le Vieux Montréal – amuser le public, et qui passaient le chapeau à la fin comme c'est la tradition ici en Amérique. Toute l'histoire des intermittents du spectacle c'est quelque chose que je ne connaissais pas et je me suis vite plongé dans le bain car en 2003 il y a eu de très grosses manifestations d'intermittents du spectacle, il y en a eu à Aurillac auxquelles j'ai assisté et à Avignon. Ça commençait également à Chalon-sur-Saône à ce moment là. Il y avait énormément de manifestations des artistes et je ne comprenais pas comment autant de personnes pouvaient se retrouver à manifester. C'est là que j'ai compris l'énorme différence culturelle qui existe entre nos deux sociétés, la France et le Québec. Les français sont conscients qu'ils vivent en république alors que nous n'en sommes pas conscients, ou plutôt nous savons que nous ne sommes pas en république. Cette notion de citoyen est totalement différente. En France les gens sortent dans la rue pour manifester alors qu'au Québec cela arrive très rarement. C'est arrivé quelque fois – je me rappelle il y a quelques années – souvent pour des questions internationales où là les gens prennent conscience et sortent dans la rue, ça se fait d'ailleurs souvent dans la paix. En France les gens gueulaient assez forts dans la rue, ils connaissent leurs droits et ils manifestent très fort. Pour moi ça a été un premier choc.

M.J. : Comment t'es-tu familiarisé avec le secteur ? Comment as-tu pris tes marques ? As-tu entretenu des relations avec des gens que tu as conservées tout au long de ton voyage ?

S.M. : J'ai voulu complètement me couper de l'intellectualisation du sujet. Avant de commencer la série j'ai d'abord lu un essai de quelqu'un qui travaille sur les arts de la rue, le mémoire de fin d'études d'Anne Gonon de l'institut d'Études Politiques de Lyon écrit en septembre 2001 ; je conserve d'ailleurs un gros cartable avec toutes mes recherches. Je me suis renseigné sur les arts de la rue, sur leur histoire, d'où cela vient, quelle direction cela prend, comment cela fonctionne en Europe, etc. Mais le vrai contact s'est établi une fois sur place, tout va très vite. J'allumais ma caméra le matin à 7h et je l'éteignais le soir à 23h pour te donner une idée. J'étais complètement dans le bain. Tout était prétexte aux arts de la rue pour moi, tout marchait, car le propos que j'essayais de tenir tout au long de la série c'était la fascination, mais aussi la sensibilité pour l'expression. La réaction du public était très importante pour moi, ce qui m'a fasciné c'est de voir à quel point un passant devient public très rapidement et comment un public devient passant aussi rapidement, selon que le spectacle est bon ou mauvais.

M.J. : Après ce tournage, as-tu continué à t'intéresser aux arts de la rue et à suivre ce qui se passait en France et ici au Québec ?

S.M. : La suite est très personnelle, je me suis beaucoup intéressé aux arts de la rue et j'ai suivi le parcours de certaines compagnies, j'ai lu sur leur travail et sur leur démarche artistique. Je dois dire qu'aujourd'hui je me suis nourri de nombreuses démarches de différents artistes français. En quoi tout cela va influencer mon parcours ? Je ne sais pas, mais c'est très important pour moi de suivre l'évolution du secteur des arts de la rue. D'ailleurs je suis allé voir le Festival de théâtre de rue de Lachine et j'en ai parlé à toutes les personnes que je connais. Le reportage a été vu par beaucoup de monde ici, quand je parle à des producteurs pour différents projets, je mentionne Les fous de la rue et la plupart me disent que cette série est une référence pour eux. Je trouve cela très bien, je ne considère pas avoir fait un chef d'oeuvre, loin de là, mais c'est rempli de ma sensibilité. Je dois dire que ça m'influence encore beaucoup aujourd'hui. Ce que je n'ai pas encore dit c'est que j'ai travaillé sur le projet avec un personnage mythique ici au Québec : Bruno Blanchet17. C'est un être humain extraordinaire que j'ai rencontré à cette occasion, il était l'animateur de la série pour la télévision, il m'a suivi quotidiennement sur tous les tournages et même en post production pour rédiger les textes. Bruno était déjà très connu à la télévision ici car il s'était approprié un espace télévisuel qui n'appartenait à personne, c'était un des seuls qui pouvait ne rien faire à la télévision pendant cinq minutes et c'était quand même intéressant. Il occupait l'écran. Bruno a quitté le Québec en 2004 après qu'on ait monté la série, il a fait le tour du monde et aujourd'hui il écrit dans le journal La Presse des articles sur l'Afrique, l'Asie, etc. C'est un personnage extraordinaire qui m'a montré énormément de choses sur la vie, sur le métier et aussi sur la sensibilité artistique.

M.J. : Lorsque vous interviewiez les gens, vous prépariez ensemble les questions ?

S.M. : Oui, Bruno et moi travaillions sur les questions, nous ne connaissions pas les gens que l'on interviewait  et on ne voulait pas les connaître non plus avant de les rencontrer. On ne s'informait pas sur les personnes que l'on interrogeait mais par contre on avait décortiqué le sujet des arts de la rue pour pouvoir poser les bonnes questions. On était très bien accueilli car contrairement aux français – et là je fais un gros jugement de valeur - mais en France je sais qu'à la télévision on pose les questions en connaissant très bien les réponses et ici c'est quelque chose qui ne serait pas acceptable. Moi j'arrivais d'une manière très naïve et je posais de vraies questions. Je me rappelle quand j'ai interrogé Jean-Luc Courcoult18Royal de Luxe, on m'avait dit : « fais attention ce mec là est très lourd, il n'est pas facile, tu vas te ramasser » et ça a été un bonheur, une rencontre extraordinaire, il a été très généreux avec moi. Pourquoi ? Parce que l'interview a eu lieu dans une ambiance très décontractée, autour d'une bière, de manière très naturelle même s'il passait à la télévision. Il n'y avait pas tout ce gros décorum, toute la place était pour lui et il a apprécié cela. C'était la même chose pour tous les gens qu'on a rencontrés, les gens appréciaient l'espace qu'on leur donnait et les questions naïves que l'on posait leur permettaient de donner des réponses fantasmagoriques parce qu'on ne leur avait jamais posé des questions toutes simples par rapport à leurs motivations finalement : d'où ils viennent, où ils veulent aller et pourquoi ?

M.J. : Tu penses que le fait que tu sois québécois ait pu jouer là dedans ?

S.M. : Je pense que oui car quand on est étranger il y a toujours un aspect éducatif dans les réponses que l'on donne. Jean-Luc Courcoult, par exemple, m'éduquait en même temps qu'il me répondait. C'était très intéressant. Il y avait une espèce de charme avant même de rentrer dans la discussion avec notre accent et il y a avait quelque chose d'intéressant pour lui au niveau de la démarche. Il ne comprenait pas pourquoi tout d'un coup on s'intéressait à eux. Peut-être que ça ne se ferait plus de la même manière aujourd'hui.

M.J. : Est-ce que tu as eu des retours des compagnies que tu as interrogées qui ont pu voir ton film ?

S.M. : Malheureusement les compagnies n'ont pas pu avoir accès à la série comme telle car elle n'était pas diffusée en Europe. Après le projet j'ai quitté la maison de production car j'ai été appelé à faire d'autres projets et donc je n'ai pas trop suivi les retours qu'il y a pu avoir sur la série. J'ai rencontré Gilles Rhode le directeur de la compagnie Transe Express19 qui est une grosse compagnie de théâtre de rue quand il est venu ici à Montréal il y a quelques années, on a eu la chance de parler ensemble et il gardait un très bon souvenir de la série. Mais quelque part les artistes de rue s'en foutent un peu de l'image télévisuelle qu'on peut en faire, je pense qu'ils sont vraiment dans une autre sphère. Ils sont très heureux de communiquer avec nous lors des entrevues mais tu sais c'est comme regarder un feu d'artifice à la télévision ou le regarder en vrai, ça n'est pas comparable : à la télévision c'est absolument plate20, c'est pas intéressant, alors qu'en vrai il y a les sensations, il y a le bruit et les odeurs, il y a du vent, etc. Mon but n'était pas de présenter leurs spectacles comme une captation mais plus de comprendre l'importance du théâtre de rue dans l'espace public, également au niveau de la culture en général. Malgré toutes les consignes très précises que j'avais de la part des producteurs et des diffuseurs, ce que je voulais avant tout c'était que la compagnie que je filmais soit satisfaite en regardant le document. J'imagine que ça a été le cas de la plupart des compagnies présentes dans la série. J'essayais d'être le plus proche possible de leur essence, de ce qui les motivait.

M.J. : De retour au Québec je suppose que tu as dû rencontrer des professionnels du secteur ici, vu que ton intérêt pour les arts de la rue s'est développé à ce moment là, quelles relations entretiens-tu avec eux ? Est-ce que tu t'intéresses et est-ce que tu suis ce qui se passe ici ?

S.M. : Je ne vais pas te raconter d'histoires, mais je crois qu'ici au Québec il y a très peu de compagnies de théâtre de rue, c'est un milieu qui n'est pas développé ici. Je connais quelques compagnies, j'ai gardé un lien essentiellement avec une compagnie qui ne fait pas vraiment du théâtre de rue, qui s'appelle le Groupe de poésie moderne21 et c'est par ce biais que j'ai rencontré Chantale Jean du Festival de théâtre de rue de Lachine. Le théâtre de rue est difficile ici à développer, tout simplement parce qu'il n'y a pas de statut d'artiste reconnu. Les gens ne peuvent pas travailler en création et être payés en même temps. La survie des compagnies est très difficile puisqu'ils ne touchent de l'argent pratiquement qu'avec leurs représentations. En France le statut d'intermittent du spectacle permet de travailler en création pendant plusieurs mois et d'être quelques mois en représentation, ainsi il est possible de se renouveler chaque année et c'est extraordinaire. Je pense malheureusement que c'est unique au monde, c'est une vraie chance.

M.J. : Lors de ton reportage tu as dû être confronté au public et tu en faisais partie d'une certaine manière, les arts de la rue en Europe ont un côté subversif qui suscite des réactions, comment as-tu vécu cela et quels sont les enjeux selon toi de ces interventions sur l'espace public ?

S.M. : Je suis parti filmer une série sur les arts de la rue, c'était ça le mandat. Le théâtre de rue occupe une partie des arts de la rue. Je n'ai pas couvert tous les arts de la rue dans la série. Le public connait bien souvent le domaine des arts de la rue et ses réactions sont en conséquence. Si tu m'avais posé cette question en 1985 par exemple, peut-être que je t'aurais répondu autrement. La compagnie Cacahuète22 par exemple était excessivement choquante dans les années 80 parce que leur spectacle L'enterrement de maman consistait à déplacer un cercueil dans la rue et les gens qui ne connaissaient pas le théâtre de rue, qui n'étaient pas initiés à cela étaient choqués par la scène. Mais aujourd'hui c'est du folklore à la limite parce que les gens connaissent la compagnie et ils s'amusent avec eux. Ce que ce reportage m'a permis de découvrir c'est de comprendre comment les arts de la rue ont su renouveler la manière de présenter des spectacles, la salle elle même comme je la connaissais moi avec la scène, le rideau, etc, était complètement éclatée avec la rue. Des spectacles déambulatoires je n'avais jamais vu ça de ma vie, commencer un spectacle dans un coin de rue et finir dans un autre sur le toit de l'hôtel de ville, ça m'a vraiment impressionné, tout comme le fait de voir des matelas sortir des fenêtres des appartements, de voir des gens gueuler d'un côté à l'autre de la rue, c'était grandiose. Il y a aussi des choses complètement folles comme du théâtre de boutique où on confondait le public avec les acteurs. Certains faisaient également faire des visites guidées de trucs complètement fous où les réactions dans le public étaient bizarres et on s'apercevait qu'en fait ça n'était peut-être pas du public, le public était mêlé aux acteurs et on ne savait plus qui jouait de qui ne jouait pas, j'ai trouvé cela extraordinaire. J'ai découvert aussi des formes de théâtre comme le théâtre de fuite, où là on installe des trucs et puis on s'en va. On attend pas les applaudissements, on installe et puis on décolle, les gens se demandent ensuite ce qui s'est passé. Ça a vraiment stimulé mon imaginaire et j'imagine que c'est pareil pour le public, ça les fait rêver. Comme Gilles Rhode disait si bien, avec les choses qui se passent dans les airs on devient comme des enfants car on lève la tête au ciel et on regarde ce qui se passe. J'ai d'ailleurs fait une photo récemment, elle s'appelle Le chien pivot, j'ai pris cette photo à Paris dans la boutique le Bon Marché – c'est assez chic – où les gens s'arrêtaient car il y avait un chien qui s'étendait par terre et ils se mettaient à le flatter. C'est comme dans le théâtre de rue où tu oublies que quelque chose d'inhabituel se passe sur la rue. C'est comme avec le chien qui est étendu en plein milieu du magasin et les gens oublient qu'ils sont dans la frénésie des achats. Tout à coup c'est une tout autre histoire qui est en train de se créer. Le théâtre de rue, je vois cela comme un espèce de pivot dans le temps, il y a un avant le spectacle et un après le spectacle. Quand j'ai interviewé des gens là-bas, beaucoup d'artistes de différentes compagnies me disaient « nous c'est pas comme la télé » et bizarrement quand je suis revenu ici après avoir tourné, j'ai réalisé que le théâtre de rue c'est vraiment comme la télé. C'est à dire qu'avec la télécommande on est un peu comme des passants sur la rue et il suffit que le programme soit un peu difficile d'accès et hop on change de chaîne, contrairement au théâtre de salle où là on est enfermé, on est dans le noir et on peut même pas se lever pour aller aux toilettes. Le cinéma c'est un peu pareil, on t'oblige à rentrer dans un univers finalement, on te tient un peu par les entrailles si je peux dire, on ne peut pas bouger, on est un peu victime à contrario de la télévision où on est un peu maître de tout finalement. Il faut que le spectacle arrive à être prenant sans être racoleur et c'est ça qui est intéressant dans le théâtre de rue tout comme dans la télévision aussi. C'est en cela que je fais un gros rapprochement. Si je reviens à ta question par rapport à la réaction du public et bien ce que j'ai vu c'est que le public était habitué au théâtre de rue et que cela demandait vraiment beaucoup d'imagination de la part des compagnies pour stimuler des réactions de la part du public qui, je n'ose pas dire est blasé, mais qui a tout vu presque. Il faut aller toujours plus loin et en Europe ils ont toujours de plus gros efforts à fournir. Tandis qu'au Québec tout est à faire, il n'y a pas beaucoup de théâtre de rue. Premièrement on a six mois d'hiver par année, c'est pas facile pour une compagnie de venir s'installer ici pour faire du théâtre de rue alors qu'il fait -20°C dehors avec trois pieds de neige, donc on est vite dans les salles. L'été par contre il y a beaucoup d'espaces pour ce genre de travail. Ici le public n'est pas familier de ces interventions et de cette appropriation de l'espace public. Tout est à construire et je suis certain qu'au Québec il y a énormément de place pour cela. Malheureusement c'est beaucoup une question de budget et de survie des artistes, c'est peut-être pour cela qu'on en voit pas autant qu'en France par exemple où il y a moins de neige qu'ici et de meilleures conditions de travail. J'ai compris qu'en Europe c'est beaucoup les municipalités qui font affaire avec des programmateurs qui installent avec elles une sorte de mécanique qui permet d'occuper l'espace public pendant peut-être une semaine en allouant des espaces à des compagnies, ce qui va stimuler l'économie. Il y a du tourisme grâce aux festivals, c'était le cas à Chalon-sur-Saône, à Aurillac et à Tarréga particulièrement, en Espagne, petite ville de je ne sais pas mille habitants, peut-être plus, qui était totalement envahie par des touristes lors du festival de théâtre de rue. La ville était totalement transformée, je pense qu'économiquement c'est quelque chose de très positif pour les villes.

M.J. : As-tu assisté à des spectacles peut-être plus sauvages sur l'espace public où l'interaction avec le public est différente de celle des grandes « messes » des arts de la rue de type Chalon où Aurillac ?

S.M. : Non, de mémoire je n'ai pas souvenir de cela. Par contre il y a des mouvements, aux Etats-Unis entre autre, où des compagnies de danse vont chorégraphier une danse dans une station de train par exemple, ils se mettent à danser à peut-être deux cents sans prévenir personne au milieu de la foule. Ce sont ce qu'on appelle des « flash-mobs23 ». En dehors des festivals je n'ai pas assisté à des évènements comme cela. Ici c'est très rare. Mais je dois dire que j'en ai fait un moi même – avec Le groupe de poésie moderne – je suis monté sur trois étages ici à Montréal sur le Lion d'Or, un espèce de petit bar à spectacles. L'objectif était de suivre la compagnie de théâtre et de monter avec la caméra pour faire un plan séquence qui se finissait sur la rue et d'avoir les réactions du public dans le film. Ça a vraiment été une super expérience et j'aimerais vraiment en faire d'autres car Le groupe de poésie moderne a peut-être 250 textes qui pourraient s'y prêter.

M.J. : Pourrais-tu me donner ta vision de l'espace public, qu'est ce que cela représente pour toi ?

S.M. : Un espace public est un espace neutre, c'est public donc ça appartient à tout le monde, c'est un lieu d'échange, de contact. Mais ici on a pas la même problématique qu'en France ou qu'à Paris disons, car les appartements à Montréal sont plus grands, les gens reçoivent et restent plus chez eux. À Paris il n'y a pas d'espace donc tu vas au café pour discuter, tu vas au restaurant pour manger, donc les contacts sont plus fréquents. Montréal est une grande ville, mais on peut parler de trois fois moins de population qu'à Paris, on peut habiter dans un quartier et ça peut arriver de ne croiser personne pendant la journée. L'espace public change alors de sens à ce moment là. Il y a aussi au niveau de la planification urbaine quelque chose de totalement différent de l'Europe. À l'origine en Europe il y a le centre de la ville et les villes se développent autour alors que les villes au Québec, où un peu partout en Amérique du nord, sont construites différemment, les villes sont construites de toute pièce pour la voiture donc l'espace public prend un autre sens. À Montréal le centre-ville est un espace qui n'est pratiquement pas habité, il y a des grattes-ciel, des tours à bureaux, il y a peu de gens qui y habitent. Après 17h c'est tranquille, les gens peuvent aller magasiner. Le fait que Montréal soit maintenant subdivisé en arrondissement, ce qui est assez récent, on se retrouve avec des maires d'arrondissement, avec des désirs très locaux de développement, ce qui fait qu'il y a une prise de conscience de l'espace de vie. Les gens sont là pour dire qu'il devrait se passer tel ou tel projet ou de développement social dans l'arrondissement, il y a des prises de conscience qui se font autrement dit. Et à partir de ce moment là on voit naître des initiatives à gauche et à droite dans différents quartiers. Montréal est une ville de locataire traditionnellement, il y a 320 000 ménages qui déménagent chaque premier juillet, c'est un sport national, mais il y en a de moins en moins car le nombre de propriétaires augmentent depuis deux générations à peu près. A partir du moment où les gens deviennent propriétaires de leur espace il y prennent peut-être plus attention car ils veulent le valoriser. Ça se manifeste par des regroupements de citoyens, les gens prennent conscience entre autre des espaces publics comme les parcs, il y a des comités qui s'organisent pour la protection des espaces verts, le désir de transformer des rues en rues piétonnes, le désir de reboiser des secteurs, de mettre des arbres le long des rues, de fleurir, de s'approprier des ruelles. À Montréal les ruelles sont un élément très important qu'on oublie, c'est ce qui relie les jardins entres eux, depuis quelques années on voit apparaître des ruelles vertes. Les gens achètent la ruelle et la transforme en quelque chose de vivant. Ces belles initiatives donnent des idées à d'autres, ça devient contagieux, on voit naître ces mouvements de plus en plus. Je fais partie d'un quartier où cette conscience là est assez importante mais ça existe un peu partout maintenant.


1 Outremont est une ancienne municipalité, aujourd'hui arrondissement de la ville de Montréal.

2La SODEC est une société du gouvernement du Québec qui relève du ministre de la Culture et des Communications.

3Avanti Ciné Vidéo est un important producteur indépendant, reconnu pour la qualité et l’originalité de ses émissions.

4Radio Canada est la principale chaîne de télévision de langue française de la Société Radio-Canada.

5Télé-Québec, est une chaîne de télévision québécoise publique à vocations éducative et culturelle.

6Guy Bonnier est un scénariste et producteur québécois, coprésident fondateur de i Studio Cinéma Télévision.

7Philippe Blanchouin est directeur de la structure Arts Tout Show, c'est un fin connaisseur des arts de la rue.

8Arts Tout Show est une société spécialisée dans la création et la gestion d'évènements culturels internationaux.

9Générik Vapeur est une compagnie de théâtre de rue créée en 1984 qui est basée à Marseille.

10Programme officiel d'un festival composé de compagnies rémunérées, invitées et souvent connues.

11De l’anglais off représentant la forme abrégée des termes offstage « hors de la scène, en coulisse » et offscreen « hors de l'écran » ; les compagnies « off » à l'inverse du « in » sont en marge du programme officiel.

12Festival La fête dans la ville qui a lieu au mois de juin à Amiens, 32ème édition en 2009.

13Festival Chalon dans la rue qui a lieu au mois de juillet à Chalon-sur-Saône, 23ème édition en 2009.

14Festival Fest'Art qui a lieu au mois d'août à Libourne, 18ème édition en 2009.

15Festival international de théâtre de rue d'Aurillac qui a lieu au mois d'août à Aurillac, 24ème édition en 2009.

16Festival FeraTàrrega qui a lieu au mois de septembre à Tàrrega en Espagne, 29ème édition en 2009.

17Bruno Blanchet est un humoriste, comédien, auteur et reporter québécois originaire de Montréal.

18Jean-Luc Courcoult a fondé en 1979 Royal de Luxe, une compagnie de théâtre de rue française majeure basée à Nantes depuis le début des années 1990.

19Transe Express est une compagnie de théâtre de rue basée à Crest dans la Drôme qui a été fondée en 1982 par Brigitte Burdin, danseuse, chorégraphe, musicienne et Gilles Rhode, auteur, scénographe, metteur en scène.

20« Plate » est un terme utilisé au Québec qui signifie « ennuyeux ».

21Le groupe de poésie moderne est une troupe de théâtre québécoise fondé en 1993 par ses deux auteurs, Bernard Dion et Benoît Paiement, auxquels s’est joint Robert Reid, metteur en scène.

22Depuis 1986, la compagnie Cacahuète fondé par Pascal Larderet présente des interventions happening sous le label "Turbo Cacahuète" et les exporte aux quatre coins du monde.

23Un flash mob, terme anglais traduit généralement par foule éclair ou mobilisation éclair, est le rassemblement d'un groupe de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d'avance avant de se disperser rapidement.

Publié dans Rencontre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article