Entretien avec Pierre Allard et Annie Roy de l’ATSA - Action Terroriste Socialement Acceptable

Publié le par Martin Julhès

jf09_atsa1.jpgMardi 27 avril 2010, Pierre Allard et Annie Roy de l’ATSA m’ont accordé un entretien de près d’une heure pour me parler de leur structure, de leurs projets et de leur engagement quotidien en tant qu’artistes œuvrant dans l’espace public. Nous nous sommes retrouvés dans leurs locaux du Plateau Mont-Royal à Montréal, où Pierre Allard m’a longuement expliqué quel est le fondement et le sens de leurs pratiques, avant d’être rejoints par Annie Roy qui est venue participer à la conversation.

Martin Julhès : Pour commencer j’aimerais que tu te présentes, que tu m’expliques quel est ton parcours et comment tu en es arrivé à créer l’ATSA ?

Pierre Allard : Je m’appelle Pierre Allard et j’ai fondé avec Annie Roy l’Action Terroriste Socialement Acceptable – ATSA – en 1997. J’ai une formation en arts visuels et en cinéma, Annie quant à elle était danseuse et lorsqu’on s’est rencontré on a eu envie d’essayer de changer les choses à notre échelle. Un jour nous regardions les nouvelles à la télévision et on a appris que la Maison du Père[1] avait besoin de cent paires de bas par jour alors que les banques venaient de faire 7,9 milliards de profits net. Cela nous a vraiment choqué d’entendre ces deux nouvelles l’une après l’autre et devant tant d’aberration on a décidé de monter un projet qui s’appellerait La Banque à Bas car quand on le répète en boucle ça donne « à bas la banque ». On s’est placé sur la Place des Arts[2] qui devenait un peu comme le haut lieu de la culture, en face du Complexe Desjardins[3] qui lui est le haut lieu de la banque. On est allé se planter là de manière illégale, avec les médias, c’est pour ça qu’on a décidé de s’appeler l’Action Terroriste, on avait toute une stratégie, c’était notre première installation et il y avait déjà toute une mise en scène dans la ville. La stratégie d’action d’une image forte avec l’utilisation des médias pour passer le message.

M.J. : Vous avez choisi le nom exprès pour cette action là ? Avec l’idée d’en refaire d’autres après ?

P.A. : Le nom vient de cette action mais on avait pas l’intention de continuer, en fait on s’est fait prendre au jeu et je pense que si on avait réfléchi cela sur du long terme on ne se serait pas appelé l’Action Terroriste Socialement Acceptable. Pour cet événement là ça sonnait bien, c’était fort, les gens s’en rappelaient et au niveau médiatique c’était super, mais après c’est devenu un peu plus dur à porter. C’était un bon coup de marketing si on peut dire car le nom était efficace.

M.J. : Vous viviez de quoi avant, qu’est-ce que vous faisiez ?

P.A. : Annie dansait dans une compagnie de danse et moi je faisais de la direction artistique sur des longs métrages, ce qui m’a donné une bonne formation en scénographie monumentale car on occupait la rue au complet avec une grande mise en scène. Cela nous a aidé à travailler à l’échelle de la ville. On y travaille depuis douze ans maintenant.

M.J. : Du coup vous avez abandonné vos anciennes vies de danseur et de réalisateur ?

P.A. : Tranquillement, ça a pris cinq ou six ans. Annie a continué à danser, ça fait peut-être cinq ans qu’elle ne danse plus et quant à moi les films ça fait aussi quatre ou cinq ans que j’ai arrêté. J’en ai fais des très courts pour des amis, mais plus de longs métrages car c’est trois mois de tournage ce qui est trop long, je ne peux pas me permettre de faire autre chose si longtemps car nous sommes une petite compagnie et nous sommes toujours dans le jus. Il y aurait trop de décalage sur le travail.

M.J. : Vous vous êtes donc consacrés petit à petit exclusivement à l’ATSA…

P.A. : Oui. Nous avons fait de bons projets et on a réussi à se financer tranquillement à chaque projet et maintenant on a une subvention de fonctionnement qui nous assure d’avoir un minimum par année.

M.J. : Travaillez-vous chez vous ? Avez-vous des gens qui travaillent pour vous ?

P.A. : On a commencé chez nous puis on a réussi à prendre un appartement plus grand avec une partie réservée aux bureaux de l’ATSA. Cela fait deux ans que nous sommes quatre à temps plein et puis pour notre festival l’État d’Urgence qui a lieu en septembre, nous sommes cinq voire six, car c’est un événement assez lourd à gérer. D’ailleurs cet événement, dont la douzième édition aura lieu cette année, a été difficile à monter car on a rencontré différents problèmes, avec la ville de Montréal notamment. Il y a une année où Annie et moi on a juste dormi dans une petite tente par -20°C pour manifester. On a occupé une petite patinoire et on faisait des matchs d’improvisation devant un grand feu. C’était l’État d’Urgence mais sans le côté aide humanitaire, il y avait la place publique, un espace de jeu, des feux mais pas plus. Nous ce qu’on souhaite entre autre faire par nos actions c’est de recréer l’espace public, redonner aux gens la possibilité de se rencontrer et de discuter. Créer des moments où un espace de discussion est possible et il y en a de moins en moins aujourd’hui.

M.J. : Comment vous est venue l’idée de ce festival ?

P.A. : Suite à La Banque à Bas que l’on a fait devant le Musée d’Art Contemporain de Montréal où ils nous ont finalement trouvés sympathiques, ils nous ont proposé de faire un autre événement. On a imaginé de créer une sorte de camp de réfugiés sur la Place des Arts. Ce qu’on aime c’est ramener des images qu’on connaît ou qu’on a déjà vues en enlevant le filtre médiatique. Tu amènes une image connue mais quand tu la vois pour de vrai dans la rue ça change totalement l’émotion qui vient avec, à la télévision il y a comme un filtre qui nous protège car sinon cela serait trop, humainement on ne pourrait pas survivre à un bulletin d’information. Lorsque le passant croise l’installation dans sa vraie vie ça lui rentre dedans, il continue et passe son chemin mais en gardant cette émotion nouvelle qui le fait réfléchir davantage. Le camp de réfugiés correspondait au cinquantième anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme[4], du coup ça tombait parfaitement et on a réussi à convaincre l’armée canadienne d’embarquer avec nous. Ils ont trouvé cela très drôle lorsqu’ils ont découvert comment on s’appelait, cela nous a permis d’être d’égal à égal avec eux car on était deux clowns face à l’armée. Ils nous aidaient dans notre projet mais ça n’était pas leur projet, je ne suis pas sûr que cela aurait été clair si on n’avait pas eu ce nom là car ils auraient sans doute récupéré l’action. Notre nom nous protégeait en quelque sorte. Tout s’est très bien passé la première édition, tout le monde était content et on a donc décidé de le refaire. On voulait le faire sur la place Emilie Gamelin[5] mais la ville nous a retiré les permis 48h avant le début de la manifestation. L’armée a décidé de rester avec nous malgré le nom et ce qu’on faisait, elle faisait front à la ville en quelque sorte. C’est arrivé plusieurs fois dans notre parcours, les gens sont un peu dérangés par ce qu’on fait, finalement aiment les projets car ils trouvent que c’est important et ils décident de te suivre. L’armée a donc décidé de nous suivre, on a trouvé un terrain privé et là la ville ne pouvait plus nous mettre des bâtons dans les roues. On avait déjà les permis des pompiers et de la police, par contre c’était juste un peu platte[6] car on était reclus et personne ne nous voyait. Ça n’était plus la place publique, on n’était vraiment entre nous. C’était bien d’avoir existé mais il ne fallait pas s’attendre à ce que les gens viennent voir un camp de réfugiés, ça n’est pas très sexy. Alors que de marcher sur la rue Sainte-Catherine[7] et d’arriver en plein dedans là c’est un rapport totalement différent. Nous on aime beaucoup aller dans des endroits où les gens sont déjà là, on aime aller chercher le public qui ne serait vraisemblablement pas venu à notre événement, dans des zones d’intervention où c’est très populaire.

M.J. : Pourquoi l’armée ?

P.A. : Tout simplement parce qu’on avait besoin de tentes. C’était pour l’infrastructure car on avait rien pour faire ce projet. Ils nous ont dit qu’ils étaient prêts à nous prêter les tentes mais il fallait que des soldats soient sur place pour les protéger. Ils ne faisaient pas la sécurité mais ils géraient le matériel. Ensuite on leur a demandé s'ils avaient une cantine et on a terminé avec trois cuisiniers à temps plein, il fallait juste que l’on fournisse la nourriture et la vaisselle. C’est l’armée qui payait la main d’œuvre. Quand tu fais des événements comme ça ce qui est bien c’est que tu sens la volonté du changement, les gens ont envie de s’impliquer. Certaines personnes arrivaient avec plein de nourriture car ils avaient entendu qu’il se passait quelque chose à la télévision. Il y a beaucoup de gens qui ne savent pas par où commencer, qui sont un peu décontenancés, mais ils attendent juste l’opportunité d’aider, on a vécu des petits moments extraordinaires.

M.J. : Vous avez l’air de dire que ça vous prend trop de temps maintenant et que vous avez du mal à trouver le temps pour mettre en place d’autres actions…

P.A. : C’est devenu un peu lourd à gérer, au début ça nous prenait environ trois mois et maintenant c’est devenu plus gros alors on a besoin de plus de moyens, d’avoir plus de sécurité, il y a plus d’artistes qui viennent, etc. Les normes deviennent aussi de plus en plus exigeantes notamment avec les pompiers. On a réussi à augmenter notre financement petit à petit, au début on a eu un peu d’argent du Développement Social[8], ensuite on a développé le côté artistique pour avoir plus d’artistes qui viennent se produire pendant le festival, mais on trouvait important de payer les artistes qui sont souvent des « crève la faim ». On a réussi à avoir une belle programmation et du coup on a dégagé plus d’argent pour les infrastructures, pour avoir une meilleure scène, ensuite on a dû plancher dans les tentes, etc. Annie et moi nous occupons de la programmation mais on aimerait avoir de l’aide à tous les niveaux, sur la programmation également pour nous aider à trouver d’autres gens. Il y a des volets dans la programmation qui sont plus durs pour nous que d’autres parce que l’on connaît moins certains domaines. Dans les arts de rue notamment on ne connaît pas assez le milieu, on ne peut pas tout faire dans la vie. Il faudrait arriver à trouver un équilibre pour que l’on puisse travailler sur les autres projets que l’on aimerait mettre en place. On a fait des dizaines d’interventions et on aimerait en faire d’autres. Cela devient également aussi un peu redondant pour nous, toujours refaire la même opération chaque année…

M.J. Du coup ça m’amène à te demander comment vous vous situez, comme des artistes, des producteurs ?

P.A. : Je nous vois plus comme des artistes au niveau du concept, mais on est bien obligé d’apprendre comment mettre en place et réaliser nos actions. Sur l’État d’Urgence c’est plus de l’organisation mais sur d’autres ça peut être bien différent. On a fait un parcours sur l’histoire du Boulevard Saint-Laurent, là j’ai appris à faire du graphisme sur ordinateur, je n’avais jamais pris le temps avant mais là ce projet m’a obligé à m’y mettre. Maintenant je me débrouille car on a fait tout tout seul. Sur cet l’État d’Urgence il y a un gros volet organisationnel et le fait d’être artiste nous permettait d’avoir une vision plus éclatée, c’est ce qui nous a permis de le faire cet événement là car je pense que si on avait été juste organisateur on aurait pas réussi à passer au travers, il y avait un petit côté idéaliste. Les choses doivent arriver, tu mets des choses au monde et c’est sûr que des fois ça n’est pas facile mais les choses finissent par prendre forme.

M.J. : Comment vous réussissez à vivre de vos activités ?

P.A. : On vit simplement. On reçoit de l’argent du Conseil des Arts du Québec qui nous finance sur l’ensemble de la structure et des fois on finance des projets avec d’autres subventions, c’est le cas d’État d’Urgence qui a en grande partie ses financements propres. Ça reste des vases communicants, mais on essaye que l’État d’Urgence devienne de plus en plus autonome, au niveau du budget comme du temps consacré, moi j’aimerais pouvoir m’impliquer mettons une journée par semaine, on prend du temps et on en discute mais pas à temps plein. Il y a assez de travail pour occuper un paquet de monde, cette année on a pris quelqu’un pour la communication qui a été occupé tout l’automne, on a aussi 400 bénévoles à gérer, on voudrait avoir des gens qui font de la médiation culturelle, ça fait beaucoup de choses à faire. Une année le journal Voir ne pouvait pas nous faire un article la semaine du festival, ce qui fait qu’ils ont fait un « insert » la semaine d’avant en disant qu’on avait besoin de bénévoles et du coup on a eu plein de monde, je ne savais pas que ça existait moi les bénévoles et on en a eu soixante d’un coup alors on a dû improviser des plannings. Maintenant on est rendu à 400, pas 400 bénévoles mais 400 plages horaires, ça tourne, certains viennent le jour, d’autres la nuit. On se professionnalise avec le temps malgré que ça soit quand même précaire, on apprend, on sait que pour tel problème il existe telle solution. On a quelqu’un qui s’occupe de ces bénévoles, à chacun des différents postes il y a un référent qui chapeaute cela, comme à la cuisine, à l’accueil des bénévoles, etc. Certains sont payés notamment ceux qui passent la semaine avec nous car sinon ils décrocheraient rapidement je pense. Quand tu es là toute la semaine c’est intense et ça veut dire que tu ne peux pas avoir un autre travail à côté donc c’est normal de payer ceux qui s’investissent beaucoup et qui ont des rôles d’importance.

M.J. : Comment vous êtes perçus par vos subventionneurs ?

P.A. : J’imagine que nous sommes bien perçus, mais il y a toujours un dilemme vu que l’on s’inscrit dans une démarche d’art engagé. Certaines personnes disent qu’on ne fait pas de l’art, que l’on fait de l’action sociale, d’autres nous ont même reproché qu’on utilisait les sans-abris pour faire des projets, au lieu de dire qu’on aide les gens de la rue. On a fait un banquet avec les plus grands chefs cuisinier de Montréal, comme Martin Picard[9] ou Normand Laprise[10], c’est un grand banquet cinq services, ça dure plus de trois heures, on mange du foie gras, l’année passée on avait des tranches de cochon qui faisaient presque un pied. C’est de la démesure mais c’est le fun, à minuit il n’y a plus de nourriture et tout le monde a bien mangé. On a tous droit à cela une fois de temps en temps et pour eux c’est extraordinaire. Un journaliste était outré qu’on serve du foie gras à des sans-abris, mais moi j’en mange une fois par année, c’est ça la beauté de la vie c’est de se payer le luxe. Ce qui est malsain c’est quand tu en as trop et que tu le jettes. Il trouvait que ça ne réglait pas le problème fondamental de la pauvreté, il en était même arrivé à critiquer l’attribution de livres dans des milieux défavorisés avec l’argument que ça ne sert à rien puisqu’ils n’ont pas accès à la lecture. C’est un pauvre et il va rester pauvre, on ne changera pas le système. Pour moi changer le système ça passe par tous ces micro gestes là. Ce qui est particulier aujourd’hui c’est qu’on n'a pas un front de révolte avec le courant alter mondialiste, c’est multi fronts que ce soit la condition des femmes, la bouffe biologique, à l’environnement, il y a tellement de fronts que c’est parfois un peu difficile de s’y retrouver malgré que ça soit extrêmement positif. On n’est pas tous regroupés pour se battre contre le système mais tous ces changements là y participent et il y a beaucoup de changements même si ça ne va pas aussi vite qu’on le voudrait. Je trouve aussi que la révolte des jeunes est beaucoup plus positive, à notre époque la révolte était plutôt plus négative, les jeunes se défonçaient, se mutilaient, c’était « no futur ». On était révolté contre le système mais on se détruisait nous même, alors bien sûr il y en a qui le reproduisent, mais aujourd’hui tu vas sur internet tu découvres par exemple un groupe au Pays-Bas qui s’engage dans tel action et ça te donne des idées, la mise en réseau se fait plus rapidement. J’ai l’impression que ça va plus vite qu’avant. L’outil internet y a évidemment contribué. Avant la culture alternative était plus marginale, pour trouver des magazines c’était hyper dur. Je me rappelle une fois j’avais acheté un magazine qui parlait du sida et c’était la première fois que j’entendais parler de ça. J’en ai parlé avec mes chums[11] et personne ne connaissait, ça a pris du temps avant qu’on en parle à la télévision ou dans la presse. Aujourd’hui c’est différent il y a beaucoup d’informations et bien sûr il y en a aussi de mauvaises, du coup on devient un peu sceptique sur la réalité des choses.

M.J. : Comment arrivez-vous à concilier votre vie avec toutes ces causes que vous défendez sans porter sur vos épaules tout le malheur du monde ? Comment placez-vous la limite entre vie privée et engagement artistique ?

P.A. : Tout ça est un peu inter relié mais je pense que le fait d’avoir des enfants ça nous aide à nous recentrer sur nous, ils vont à l’école, il y a les repas à préparer, ça nous permet de pouvoir nous refermer sur notre petit cocon, nous ressourcer. On est aussi obligé de le faire donc il n’y a pas que la machine qui fonctionne avec parfois l’impression de ne pas en faire assez qu’il faudrait en faire plus. Cela doit nous aider à créer une distanciation. Cette année on a décidé de finir des trucs, de clore des dossiers qui traînent depuis un bout de temps et de réfléchir, de ne pas être trop dans la pulsion tout le temps.

M.J. : En tant qu’artiste parfois avez-vous l’envie de travailler sur autre chose ?

P.A. : L’État d’Urgence est devenu si gros qu’il nous manque du temps pour faire autre chose, c’est ce qui nous manque le plus dans la vie, nous on manque d’argent et de temps. Il y a des gens qui ont beaucoup de temps mais qui n’ont pas d’argent, d’autre qui ont beaucoup d’argent mais qui ont peu de temps et bien nous on manque des deux, mais y en a beaucoup dans la société dans notre cas ! J’aimerais disposer de plus de temps pour la création, pour pouvoir réfléchir à  d’autres projets et se laisser aller à divaguer.

M.J. : L’ATSA est votre unique projet ou bien vous avez d’autres projets en parallèle ?

P.A. : En ce moment c’est notre unique projet et ça a toujours été cela depuis 10 ans. Depuis qu’on l’a fondé on ne fait plus que ça, mais c’est quand même assez vaste. On a fait des camps de réfugiés[12], on a fait des parcours dans la ville[13], on a fait des grosses installations, par exemple dans un grand terrain vague on a installé une structure avec une sorte de parc et ça a duré pendant un mois et demi[14].  On a fait une soirée festive non narrative où les spectateurs étaient libres de déambuler comme ils le souhaitaient. Dans le spectacle en salle la problématique est que tu es pris et que tu ne peux pas quitter la salle, tu n’es pas libre de partir si tu n’aimes pas. Alors que là les gens se promenaient d’une proposition à une autre en toute liberté. En même temps tu es tiraillé car il y a plein de choses qui se passent, il y avait un boucher par exemple qui décapitait un cochon en direct[15], les gens étaient amoncelés devant lui, certains sont restés pendant deux heures car ils étaient fascinés. En même temps cela montre comment les gens sont déconnectés de la réalité, un acte assez banal comme préparer un cochon qu’on mange tous les jours les étonne. Un ami végétarien était vraiment fasciné en regardant le boucher faire des paupiettes. Le boucher était portugais et j’avais réussi à le convaincre le matin même car le boucher que j’avais prévu à l’origine s’est décommandé, il était assez gêné, du coup il parlait tout le temps pour occuper le vide, il ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde. Il a surmonté sa crainte par la parole et du coup il passait son temps à parler, à expliquer tout ce qu’il faisait. Il était à la fin très content de sa soirée, c’était son heure de gloire ! Nos pratiques sont très élargies, on a fait des projets plus esthétisants que d’autres, il y a une vraie pluralité dans nos pratiques. On ne s’ennuie pas, ça n’est pas toujours la même chose.

M.J. : Votre avenir vous le voyez avec l’ATSA ou vous vous voyez faire autre chose à un moment donné ?

P.A. : Je ne nous vois pas changer et je t’avouerais que je ne me suis jamais posé cette question là. On essaie de trouver des manières dans notre travail qui nous permettent de s’éclater davantage. On aimerait surtout ouvrir d’autres fronts et ne plus faire ce que l'on n'aime pas faire. Il y a beaucoup de choses que j’ai prises en charge jusqu’à maintenant que j’aimerais déléguer à d’autres.

M.J. : Y a-t-il des gens qui ont essayés de vous mettre des bâtons dans les roues, puisque politiquement vous avez un engagement fort ?

P.A. : Un peu mais c’est par épisode, c’est sûr qu’il y a plein de gens qui nous détestent mais…

Annie Roy : On s’est retrouvé parfois entre deux chaises, il y a du monde du « milieu activiste » qui vont trouver qu’on n’est pas assez activistes et du monde du « milieu de l’art » qui vont dire que ça n’est pas de l’art que c’est de l’activisme. Ça ne plait pas à tout le monde car c’est jamais assez l’un ou jamais assez l’autre, mais en même temps c’est unique, c’est différent et c’est libre en ce sens là. L’ATSA ne fait partie d’un milieu ou d’un autre. Parfois ça peut être un peu consensuel mais en même temps on n’est pas d’accord avec le radicalisme qui fait qu’il n’y a pas de compromis possible. Nous n’avons pas une vision dualiste et nous ne sommes pas sectaires, nous voulons bien travailler avec tout le monde. L’art donne un certain recule dans l’activisme et empêche de s’enfermer sur soi-même.

P.A. : Le fait qu’on ne soit pas dans un groupe ou dans l’autre nous permet d’avoir plus de liberté, de voir les choses autrement.

A.R. : Nous ne sommes pas dans une idéologie et nous ne devons rien a personne, si les gens ont envie d’embarquer dans ce que nous proposons qu’ils embarquent, sinon qu’ils ne le fassent pas. Nous n’avons pas de devoir, de compte à rendre, c’est libre dans ce sens là aussi.

P.A. : Chacun des projets déplaisent à certaines personnes, pendant l’État d’Urgence par exemple, l’année dernière, il y avait des commerçants et des groupes de citoyens qui n’étaient pas contents que l’on soit sur la Place Émilie Gamelin. On a été obligé de négocier, de faire un sondage, mais ces attaques n’étaient pas vraiment fondées.

A.R. : Tout est quête de richesse aujourd’hui, de profits économiques et ça oriente toutes les décisions qui sont prises, un projet de ce type remet en question cela car il dresse des problématiques sociales. En même temps notre événement ne va pas nuire au tourisme à Montréal. C’est sûr que ce n’est pas un festival qui amène une économie, du coup de ce point de vue là on est dans la marge, d’un point de vue artistique et culturel, c’est là qu’est notre plus grosse bataille. Le fait de faire ce qu’on fait et d’avoir de la difficulté à trouver des moyens pour le faire montre bien que c’est difficile. Certains festivals se voient accorder des millions de dollars, ça n’est pas à nous que cela arriverait car on n’est pas dans la même dynamique. Les événements qui génèrent de l’argent parce que les gens consomment reçoivent du coup plus d’argent, nous avons donc une vraie bataille de pluralité et de diversité culturelle à mener.

M.J. : Avez-vous réussi à tisser des liens avec vos pairs que ça soit à Québec où dans le monde ?

A.R. : On n’a pas réellement le temps de faire ça, on a déjà du mal à faire tout ce qu’on a à faire, on a une famille, du coup on n’est pas tout le temps en train de travailler ce qui fait qu’on est obligé de mettre certaines choses de côté, cela en fait partie.

P.A. : On a un réseau, on a beaucoup d’affinités avec un certain nombre de groupes mais en même temps on n’a pas trouvé de groupes qui ressemblent clairement à ce qu’on fait nous.

A.R. : Beaucoup de gens nous connaissent et s’impliquent dans nos projets, mais c’est vrai qu’on ne met pas de projets en place avec d’autres.

P.A. : On est allé un peu partout au Canada et on a rencontré du monde lors de nos déplacements mais nous n’avons pas encore rencontré de gens dont la démarche se rapproche vraiment de la nôtre. Nous sommes des artistes et à la fois des activistes, on rencontre des gens de chaque côté mais pas qui mêlent les deux.

A.R. : On ne fait pas de suivi non plus une fois que les projets sont finis, on garde des liens mais nous ne sommes pas un réseau ATSA international !

M.J. : L’art est souvent un prétexte pour animer certaines formes de militantisme, notamment lors des manifestations, il y a les artistes d’un côté et les activistes de l’autres, comme si les deux ne pouvaient pas fusionner…

P.A. : Souvent l’art est plaqué sur la cause alors que chez nous il est vraiment intégré dans la démarche, dans la mise en scène et dans la mise en œuvre de l’installation du projet.

A.R. : L’art offre une certaine forme de distanciation, le but avoué n’est pas de faire changer une loi, quand tu es militant tu réagis à l’actualité directement. Nous on défend plus un système global de valeurs, d’empowerment[16], de comportement du citoyen qui va petit à petit changer quelque chose, c’est moins en réaction.

P.A. : Par contre on prend position clairement, souvent on parle plus du côté politique que de notre travail d’artiste dans les médias. Par exemple pour La Banque à bas nous n’avons pas dit aux journalistes que nous étions sur la Place des Arts, que ça donnait sur place de la finance située en face, nous ne sommes pas allés jusque là, mais nous on le sait. Dans nos œuvres on peut retrouver tous ce symboles là qui sont latents mais on préfère d’abord parler de la cause pour laquelle nous prenons position. Les gens vont se souvenir du 3,9 milliards de profit des banques mais le travail artistique qui sous-tend l’action apparaîtra moins dans les médias.

M.J. : Êtes-vous souvent amené à parler de votre travail, à prendre le temps de partager votre expérience à des gens qui s’intéressent à la question ?

A.R. : Oui (rires). C’est la troisième rencontre cette semaine. On donne des ateliers dans les écoles, on participe à des conférences, etc. On présente les projets de l’ATSA, on parle des causes derrière, de l’importance de l’art engagé, de la liberté d’expression…

M.J. : Il y a donc clairement une reconnaissance qui s’est créée au fil des ans, ça vous encourage donc à continuer je suppose.

A.R. : Oui c’est sûr, ça rediffuse également le travail car nous créons des œuvres éphémères qui tomberaient assez vite dans l’oubli. Ça permet également de nourrir notre travail, de rencontrer des gens et de trouver de nouvelles idées. Ça peut créer aussi des vocations.

P.A. : Il y a aussi un film[17] qui a été fait sur nous et parfois on assiste aux projections publiques afin d’entamer la discussion avec les gens présents. Ce film est le travail d’une personne qui nous a suivi pendant presque quatre ans, il a commencé à tourner en 2005 et a fini fin 2008. Il a pu filmer trois États d’Urgence, il est allé avec nous à Toronto, puis à Vancouver, le dernier tournage était à la Havane. Ce qui est bien en ce moment c’est qu’on est en pause mais comme on a fait beaucoup de choses, répondre aux différentes sollicitations et invitations nous permet de rester actif.

A.R. : C’est un peu comme une compagnie qui tournerait son spectacle, en même temps c’est un peu plus dur dans ces moments là.  Le monde d’aujourd’hui demande aussi à ce que tu produises tout le temps, tu dois toujours être dans le futur. 

 

À lire sur le sujet l'ouvrage collectif publié par l'ATSA intitulé ATSA, quand l'art passe à l'action (2008), qui comprend des images d'archives en couleur des 10 années de productions de l'ATSA et onze textes inédits, en français et en anglais, d'auteurs invités : Sami Aoun, Patrick Beauduin, Dinu Bumbaru, Guy Sioui Durand, Steven Guilbeault, Louis Hamelin, Louis Jacob, Jean Lemire, Patrice Loubier, Sonia Pelletier, Laure Waridel, et des deux artistes fondateurs Annie Roy et Pierre Allard. Pour se le procurer c'est ici.



[1] La Maison du Père est un refuge pour  les hommes sans-abri de 25 ans et plus  situé à Montréal.

[2] La Place des Arts est le plus vaste complexe culturel et artistique au Québec et au Canada. Située au centre-ville de Montréal, la Place des Arts compte cinq salles dont la salle Wilfrid Pelletier, qui, avec ses 3000 sièges, est la plus grande salle polyvalente au pays, et le Théâtre Maisonneuve.

[3] Le complexe Desjardins est un ensemble de gratte-ciel à Montréal, éponyme du groupe dont il abrite les bureaux, les Caisses Desjardins qui représentent un mouvement de coopératives d'épargne et de crédit.

[4] En 1948, l'Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies proclame la Déclaration universelle des droits de l'homme comme « l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations » ; le Canada joue un rôle important dans la rédaction de la Déclaration, l'un des membres du comité est John P. Humphrey, professeur de droit international et expert en droits de l'homme.

[5] Place située au niveau de la station de métro Berri-UQAM à Montréal, où se trouve l’Université du Québec à Montréal, dans un quartier populaire où se retrouvent bon nombre d’itinérants (SDF). C’est là qu’a lieu actuellement le festival.

[6] « Platte » signifie « ennuyeux » en québécois.

[7] Grand artère de Montréal qui traverse la ville d’est en ouest et qui passe en son centre.

[8] Institut national de santé publique du Québec.

[9] Martin Picard est un chef cuisinier québécois, il exploite le restaurant Le Pied de cochon de Montréal et est reconnu pour sa maîtrise du foie gras.

[10] Normand Laprise est fondateur du célèbre restaurant  « Toqué ! » et est un chef cuisinier vedette, il s’est vu octroyer le titre de chevalier de l’Ordre national du Québec pour sa contribution à l’avancement de la gastronomie au Québec.

[11] Le mot « chum » signifie « ami » en québécois.

[12] L’État d’Urgence qui a lieu chaque année depuis 1998.

[13] Les murs du feu notamment qui s’est déroulé du 9 août au 22 septembre 2002.

[14] Parc Industriel du 17 août au 4 septembre 2001.

[15] Soirée Incendiaire du 9 août 2002 dans le cadre du projet Les murs du feu.

[16] L’empowerment, terme anglais traduit par autonomisation ou capacitation, est la prise en charge de l'individu par lui-même, de sa destinée économique, professionnelle, familiale et sociale.

[17] Le film L'Art en action de Magnus Isacsson et Simon Bujold (2009) est un documentaire sur le couple d'artistes Annie Roy et Pierre Allard ainsi que sur l'ATSA.

Publié dans Rencontre

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Nenette 05/08/2010 12:25


Bravo je lirai tout ca la tete reposee et ton article est bien interessant, j aimerais bien avoir des nouvelles sur ma BAL, tout en sachant que tu es bien occupé...