Entretien avec Mathieu Riel de la compagnie de théâtre de rue NomadUrbains

Publié le par Martin Julhès

SDC10796.JPGJeudi 26 mars 2010, Mathieu Riel – codirecteur artistique de la compagnie NomadUrbains et membre de la coopérative Les ViVaces depuis plusieurs années - m'a accordé un entretien de près d'une heure pour me parler de son métier et plus généralement du secteur des arts de la rue au Canada. Nous nous sommes retrouvés dans les locaux de la compagnie NomadUrbains – à la fois bureaux et ateliers – où il a répondu avec précision aux questions que je lui posais, prenant le temps de m'expliquer les choses, notamment son parcours et ce qui le motive dans son métier de créateur dans l'espace public. Voici ce qui s'est dit :

 

M.J. : Pour commencer j'aimerais que tu te présentes, que tu me dises d'où tu viens, quelle est ta formation, ton travail ?

M.R. : Je m'appelle Mathieu Riel, je viens de Montréal, j'ai une formation en art plastique à l'Université de Montréal. Ça a été un lieu de formation intense pour moi, c'était un pavillon en dehors de l'université issu des années 70 dont j'ai fait partie des derniers étudiants. Comme c'était en dehors de l'université il y avait des règles un peu différentes, c'était une ancienne école, la salle de sculpture était dans une sorte de gymnase, il y avait une piscine désaffectée et toutes sortes de lieux extrêmement intéressants dans l'édifice. On pouvait fumer dans l'endroit, j'avais les cheveux longs et je fumais des pétards, je pouvais vraiment faire ce que je voulais. Ce qui était assez particulier c'est qu'il y avait peut-être soixante dix étudiants, douze passaient leurs journées là et on avait le lieu à nous. Je m'étalais sur trois étages, on était en art plastique mais comme je me suis toujours intéressé au théâtre je faisais des installations, j'organisais des performances et des happenings1, des nuits de création, etc. J'ai eu l'occasion de faire des laboratoires, j'ai manqué de foutre le feu plusieurs fois dans l'endroit, j'ai fait toutes sortes de conneries et j'ai découvert la performance à ce moment là. C'était la frontière entre le théâtre et les arts visuels si on veut, j'ai fait plusieurs performances et mes professeurs me demandaient pourquoi je n'allais pas en théâtre, je leur répondais que si j'allais en théâtre je ne pourrais pas faire ce que je veux. En art plastique aucun professeur ne me juge sur mon aspect théâtral donc j'ai pleine liberté. Ça a vraiment été une expérience extraordinaire, j'ai fait beaucoup d'installations où je mixais la vidéo, la performance, la sculpture, etc. Ensuite j'ai voulu aller étudier en théâtre en jeu à l' UQAM2, je me suis finalement retrouvé en scénographie, tout ce qui est décors, costumes, éclairages, etc. Ma réflexion était que le jeu représentait quelque chose que je peux plus facilement apprendre sur le terrain, tandis que l'aspect scénographie demandait un appareillage technique comme des spots, des salles de montage, des tables à dessin, etc, que je pouvais plus facilement avoir à disposition dans une école. J'ai appris la scénographie là mais je n'ai jamais terminé mon bac parce que j'ai toujours été un très mauvais élève, je suis parti sur un projet en fait.

La même année j'ai commencé à faire du théâtre de rue, je travaillais à la Maison Hantée3 et j'ai eu un enfant. Tout est arrivé en même temps et ma vie s'est retrouvée bouleversée. Je vais faire un aparté sur la Maison Hantée car ça a été une école pour moi extrêmement intéressante. C'est en fait un restaurant-théâtre où les gens qui venaient souper étaient servis et animés par des esprits. Tous les gens qui travaillaient là étaient des personnages, on créait nos propres personnages à travers une structure dramaturgique si on veut, c'était des personnages qui avaient fait quelque chose d'un peu étrange ou mal dans leur vie et ils avaient tous des côtés un peu obscures si on veut. Il y avait une dynamique maîtres et esclaves, c'est à dire que les esclaves étaient les plus gentils et servaient à des sections de table alors que les maîtres étaient ceux qui couvraient la salle en entier et faisaient peur aux gens. Je suis rentré là d'abord comme technicien, je faisais son, lumières et effets spéciaux, c'était la « pieuvre » : tu fais des bruits dans le micro, tu éteins les lumières, tu allumes un spot à tel endroit, tu passes une musique, tu es toujours en action et tu es toujours attentif à ce que les comédiens font pour appuyer leur jeu. Ça a été extrêmement intéressant pour moi de développer une notion de scénographie « live ». Quand je suis arrivé sur les planches j'avais un style de jeu qui était très axé sur une conscience de la lumière, du son, de l'obscurité, des changements d'atmosphère, c'était très intéressant également de jouer avec le lieu, avec l'espace, avec l'ambiance, etc. C'était un lieu unique où on ne faisait que de l'improvisation, on n'improvisait pas pour faire plaisir aux gens mais pour les rendre mal à l'aise et leur faire peur. En même temps il fallait convaincre les gens de l'histoire que l'on racontait, les gens sont plantés dans leur réalité et n'en n'ont rien à faire au départ. Il faut donc être plus fort qu'eux, plus intelligent qu'eux, plus rapide qu'eux. On est toujours en état de survie, si quelqu'un dit quelque chose il faut toujours avoir la réponse sinon on est foutu. Il peuvent rire des comédiens et les planter. J'en ai vu revenir et pleurer car ils ne savaient pas quoi faire avec leur table. J'ai appris beaucoup à cette occasion le sens de la répartie.

Dans la même année j'ai commencé à faire du théâtre de rue avec NomadUrbains que nous avons créé avec Yan Imbault, Mathieu Riendeau et moi-même. Yan et Mathieu avaient déjà un projet, ils avaient eu une subvention avec « jeunes volontaires4 » qui est un programme pour soutenir des projets, et par la même occasion ils avaient développé un contrat avec Montréal en Lumière5, pour la première édition qui était organisée par l'équipe du Festival de Jazz6. Danièle Lenoble qui est responsable de la programmation des animations sur le Festival de Jazz a accepté d'essayer notre projet. Yan habitait dans un loft où on créait, on avait un grand projet appelé « La Machine » qui était une structure d'échafaudage sur roues, une sorte de chariot ambulant avec des torches accrochées un peu partout et un système d'engrenage que nous avons mis des semaines à mettre au point. On voulait faire une métaphore de l'ère industrielle et du travail à la chaîne. On était trois, il y avait un grand maître sur échasses et il y avait deux gargouilles de métal et de fourrure qui étaient au service du grand maître. Il y avait également une personne dans le public qu'on faisait semblant de choisir au hasard et qu'on intégrait à la machine. On lui faisait tourner la roue et plus ça allait et plus son costume se transformait, il devenait un être métallique un peu rouillé qui s'intégrait à la machine. C'était sans parole, c'était très noir et très dur ce que l'on faisait avec une volonté d'avoir un discours politique engagé. Ça a été une expérience intéressante, c'est la première fois que l'on faisait ça, on n'était absolument pas professionnel.

On a enchaîné assez rapidement dans l'été qui a suivi, j'avais un contact avec la personne qui s'occupait de la parade dans le Festival de Jazz et pendant que j'étais en art plastique j'avais travaillé sur un projet de violoncelle géant et du coup je leur ai proposé cela. Trois semaines avant le festival ils nous ont dit que ça les intéressait et qu'il fallait qu'on leur fasse une soumission. On n'avait pas d'argent et du coup on leur a vendu le violoncelle, ça fait maintenant sept ou huit ans que ce violoncelle géant est dans la parade. Il ne nous appartient pas mais ils nous rappellent chaque année pour qu'on l'anime. C'est une pièce dont on est très fière mais dont on n'est plus propriétaire. La même année nous sommes allés au feu festival de théâtre de rue de Shawinigan7, qui était donc le seul festival au Québec qui faisait réellement du théâtre de rue et non de l'animation, ils avaient été intéressés par notre premier projet à Montréal en Lumière et ils nous ont offert une ruelle. Ça a été notre seul et unique projet d'intégration urbaine depuis que l'on fait de la rue. On a installé une structure d'échafaudage en hauteur au bout de la ruelle dans une espèce d'espace ouvert. J'avais acheté à un de mes amis un vieux van qui nous servait à la fois de loges et de décors, on l'avait recouvert de cages à poules et de papier mâché ce qui faisait comme un immense cocon. On avait fabriqué un oiseau de métal qui prenait feu, on était disséminé un peu partout dans la ruelle, on faisait un peu le même type de spectacle que pour Montréal en Lumière mais poussé plus loin. Il y avait des sortes de personnages apocalyptiques qui émergeaient dans l'espace, on amenait les gens à imaginer que l'on évoluait dans un monde où tout avait été détruit finalement et où il ne reste plus grand chose. On jouait des percussions sur des vieilles poubelles, on avait percé de grosses poubelles de métal pour faire des lanternes avec des torches à l'intérieur, j'étais comme une sorte de prêtre complètement brûlé et saignant avec un gros masque à bec d'oiseau. Mathieu s'était rasé la tête et avait des pustules sur le crâne, il sortait en hurlant d'un cimetière d'ordinateurs que l'on avait créé, avec un fumigène dans les mains. On voyait sur les murs l'ombre projetée des gens et de la machine dans une ambiance rouge vibrante. On avait créé ce spectacle là dans une vieille usine désaffectée que l'on avait louée pour très peu. Shawinigan coproduisait le spectacle donc ça nous permettait de le faire. Les organisateurs fournissaient aussi le système de son et l'éclairage.

M.J. : C'était en quelle année ?

C'était en 2002, ça va bientôt faire dix ans. C'était la naissance si on veut, les premières années il y a eu un autre projet, puis une année où il n'y a rien eu. Yan et moi avons fait des trucs complètement improvisés à certaines occasions mais ce sont ces improvisations qui ont donné naissance à tous les projets qui ont suivi. On avait un contrat et puis on décidait après de ce qu'on allait faire. Le moment où nous avons eu un changement de vision artistique si on veut ça a été après Shawinigan car Mathieu a été très affecté par l'expérience que l'on avait eue car c'était très dur, très lourd, très « dark8 » ce que l'on faisait. C'était très axé sur la révolte, sur la négation de tout ce que l'on n'aime pas en fait. Mathieu qui est quelqu'un de beaucoup plus sensible le vivait intérieurement et ça le rendait extrêmement mal à l'aise. Nous avons eu une réflexion philosophique sur le sens de ce que l'on faisait, moi j'adorais être dans la révolte mais en même temps en discutant, j'ai réalisé que dans la rue lorsque tu envoies une proposition artistique aux gens en leur disant ce qui n'est pas bien, ce qui est mal, tu ne fais que donner du négatif. On a eu envie de développer des projets qui pouvaient dire « nous aimons cela » plutôt que de dire « nous n'aimons pas cela », proposer des projets qui vont faire sourire les gens tout en les faisant réfléchir mais, en les laissant sur une note positive plutôt que sur un malaise ou une culpabilité. Assez rapidement nous sommes arrivés à ce qui a été notre projet fondateur car c'est le projet qui a le plus fonctionné : en créant Shawinigan nous avons trouvé un vélo à trois places, comme quoi ce sont les occasions qui créent des possibilités, la même année nous avons participé à une nuit de création, à la fin de la nuit Yan, qui avait volé une chaise roulante et moi, nous nous sommes déguisés en vieux et avons adoré cela. Au bout d'un moment on a fait le lien en décidant de mettre les vieux sur le vélo9 à trois places et parallèlement j'ai rencontré complètement par hasard Michel Barrette10 qui était chez moi par erreur. Mon colocataire qui organisait un festival de cirque, avait invité un certain Michel11 qu'il croyait être du Cochon Souriant pour parler avec lui, mais il avait eu le mauvais numéro de téléphone et avait eu Michel Barrette à la place, qui lui était convaincu qu'il allait entendre parler de propositions artistiques. Il nous a fallu au moins trente minutes avant de réaliser le quiproquo et de comprendre que nous parlions en fait au programmateur du Festival d'Été de Québec. Du coup tout le monde a changé d'attitude, on était encore très impressionné par un programmateur, j'avais le vélo suspendu au plafond de mon loft et j'ai commencé à lui expliquer que je voulais faire un projet avec ce vélo là. Je l'ai talonné jusqu'à temps qu'il me dise d'accord et il m'a invité à venir le rencontrer pour lui faire une proposition. On était obligé de faire quelque chose, Yan avait trouvé des habits à carreaux dans une entreprise qui fermait et on a décidé de s'habiller comme ça, j'avais aussi une certaine notion de maquillage. On a décidé de faire de l'exploration dans la rue, on partait des après-midi en vieux sur le vélo, ensuite on laissait le vélo, on se promenait et on rencontrait des gens. Le journal de Montréal12 a fait un article de deux pages pleines sur nous car ils nous avaient croisés dans la rue par hasard, pendant qu'on faisait juste de l'exploration et donc tout cela a fait que le projet à pris forme. Il n'y a pas eu un moment où nous nous sommes dit que nous voulions parler de cela, ce sont vraiment des concours de circonstances, nous nous sommes dit que nous allions suivre ce filon là et nous aimons cela. C'est une position que nous gardons beaucoup, nous adorons le fait de ne pas partir d'une intention – ça n'est pas absolu – mais nous aimons suivre ce qui est organique en fait. Donc nous étions sur le vélo et à force d'explorer nous avons réalisé que nous étions en fugue. C'est une idée qui a beaucoup plu aux gens, tout le discours social a commencé à se tisser et nous avons commencé à faire des représentations. Les premières fois nous nous sommes retrouvés à Québec et c'est là que nous avons découvert ce que nous voulions dire. Michel nous avait demandé un synopsis, nous lui avions donné ce qui nous a forcé à créer des scènes, mais rapidement nous en avons abandonné certaines. Nous avons compris que nos personnages imposaient d'être vivants, nous avions tous cette volonté là d'être improvisateurs donc de ne pas être des gens qui proposent uniquement une forme théâtrale mais qui créent des personnages qui interagissent avec les gens, développent un vécu par et avec les gens.

M.J. : À partir de quel moment vous avez pu devenir indépendant financièrement et vous avez pu vivre de cela ? Avez-vous dû travailler à côté ?

M.R. : Ça fait peut-être deux ou trois ans que l'on arrive à vivre du théâtre de rue. On n'a jamais pu être parfaitement autonomes avec NomadUrbains, on a aussi nos projets avec Les ViVaces13 qui nous permettent de vivre. Mais il a fallu aussi souvent travailler à côté.

M.J. : Peux-tu me parler de tes autres projets ?

M.R. : Mon principal autre projet c'est Les ViVaces. Mathieu, à un moment donné, assez rapidement dans les débuts de NomadUrbains, a eu envie de faire autre chose et a créé la coopérative Les ViVaces qui est axée sur des propositions artistiques qui défendent le développement durable. Un des premiers projets des ViVaces a été une coproduction avec NomadUrbains et encore là c'est un concours de circonstance. On avait la possibilité d'aller faire un spectacle à Québec, on a travaillé avec une dame qui nous donnait des cours de bouffon. La collaboration avec elle a planté complètement mais avec Les ViVaces on avait déjà fait une première exploration dans le métro pour le jour de la Terre et on avait créé « Irma la TerrAssez » qui est un spectacle avec une table d'opération où on opère la Terre. La Terre était représentée par une marionnette à taille humaine faite en déchets, allongée sur une table d'opération où elle subissait des transplantations d'organes. On était dans le métro et on abordait les gens, un journaliste était là pour couvrir l'évènement qui avait des répercussions internationales, puisqu'on était en train d'opérer la Terre à l'agonie qui souffre de surexploitation de ses ressources, il y avait deux chirurgiens de renommée internationale qui tentait de la sauver tant bien que mal. Ça donnait quand même un spectacle burlesque car on avait envie de parler de la déchéance de la Terre et de notre surconsommation mais sans faire la morale aux gens, on voulait les faire rigoler tout en les amenant à réfléchir sur le sujet. Par la force des choses comme c'était un peu les mêmes personnes, les deux structures ont été coproductrices sur ce projet là, que nous devions donc faire pour le Festival d'Été de Québec et ça a été une expérience très intéressante. Encore une fois comme nous faisons des spectacles qui sont extrêmement basés sur l'interaction avec les gens, plus les gens sont à l'écoute et plus ils ont envie de savoir ce qu'il va se passer et plus nous apprenons des choses sur notre spectacle, plus on a envie et plus on est inspiré par leur présence et leurs réactions. Pour te donner un exemple je vais revenir aux papis, la première fois que l'on avait fait le spectacle on avait décidé de faire une scène d'euthanasie où on arrêtait les vélos. Il y en a un qui descendait du vélo et qui disait qu'il n'était plus capable de vivre, il se couchait a terre et il attendait qu'on lui passe sur le corps. Le deuxième papi trouvait de bonnes raisons de se coucher également puis le troisième se retrouve seul, se rend compte qu'ils sont les seuls amis qui lui restent et décide de mourir avec eux. On attendait alors comme des cons que le vélo nous passe sur le corps. La première fois qu'on l'a fait il y avait un grand cercle autour de nous et un vieux dans la foule s'est écrié « moi aussi d'abord ! ». C'était fantastique, on s'est retrouvé à quatre vieux, dont un vrai, couché sur le sol et on réalise qu'il n'y a personne pour nous rouler dessus. Du coup il y en a un qui se lève et les enfants viennent nous aider à nous relever. Peu à peu on retrouve le goût à la vie car il y a des gens qui s'intéressent à nous. Finalement on se retrouve les trois sur le vélo et on repart.

M.J. : Peux-tu me faire part de ta vision des arts de la rue au Québec ?

M.R. : Je disais tout à l'heure qu'on a fait un seul spectacle véritablement intégré dans l'espace donc on a très peu d'occasions de faire cela au Québec. Le Festival de théâtre de rue de Shawinigan était le seul festival qui offrait cette possibilité, avec un budget ridicule à chaque fois, mais qui attirait énormément d'artistes car il y avait cette possibilité de proposer des oeuvres in situ14, qui pouvaient relever de l'engagement politique ou de la proposition artistique complètement dégantée. Dans la réalité des arts de rue, pour en vivre il est difficile de se détacher de l'aspect relativement commercial. Nous avons par exemple très souvent hésité à aller travailler dans le milieu corporatif, c'est à dire hésité à créer des formes qui sont par exemple axées sur les fêtes de noël ou sur quoique ce soit d'autre qui puisse fournir du travail à l'année. On a fini par réaliser qu'on avait pas du tout l'envie de le faire et on a été capable de trouver suffisamment de contrats en dehors de ça, mais on est toujours dans une situation où on fonctionne beaucoup à la commande. Donc on est tiré par les occasions, on peut avoir des projets, on peut avoir des envies de trouver peu à peu les moyens de tisser ces projets là, mais ils sont souvent stimulés par un programmateur qui peut nous offrir une date si on lui propose quelque chose de particulier. On sait ensuite qu'on a un budget de tant pour faire un spectacle et on réalise assez rapidement qu'il faut qu'on ait quelques formes qui passent bien, qui vont être généralement adressées à un public familiale car il y a très peu d'occasions de jouer des spectacles pour adultes. Évidemment on remarque qu'il y a énormément de spectacles sur échasses, hauts en couleur. Je trouve qu'on est dans une société axée sur le divertissement donc il y a très peu de contenu, par contre depuis quelques années il commence à y avoir une émergence de compagnies qui commencent à arriver avec de vraies propositions artistiques, on sent qu'il existe une possibilité. C'est encore des petites formes, on fonctionne avec peu de budget et généralement on s'intègre dans un festival qui n'est pas axé sur les arts de rue nécessairement, mais qui est axé sur la musique, l'humour ou autre. Nous sommes perçus comme des amuseurs présents pour colorer le spectacle ou le rendre intéressant. Ce qui est particulier c'est que souvent les spectacles en arts de rue sont ceux qui vont rejoindre le plus de gens.

On a fait pas mal d'explorations et de propositions un peu provocatrices voire complètement décalées, que ce soit avec une table d'opération où on a quand même un contenu un peu « trash », que ce soit avec « les vieux » où on aborde un sujet assez dérangeant et où on est souvent assez bandits. On est déjà parti avec une voiture, on a déjà attaqué l'armée canadienne sur un « big wheel15 » pendant qu'il y avait une parade, on grimpe parfois sur des trucs, on se retrouve en hauteur et les gens viennent nous chercher, etc. La rue c'est de l'improvisation, tu te lances dans une situation et puis tu fonces. À Juste Pour Rire16 avec « Les vieux » on a déjà fait des discussions politiques avec les gens, par exemple une fois quelqu'un du public a sorti une phrase macho, il a dit que les femmes sont des « plotes» - ça veut dire des salopes – et là on a tout arrêté. Tous les gens nous ont regardés, on a envoyé le focus sur le gars en lui demandant ce que c'est pour lui une « plote » et on a demandé à l'assemblée si les femmes se sentent comme des « plotes ». Les femmes se sont mises à réagir et une discussion s'est créée. On s'est retrouvé parfois à animer une discussion sociale dans la rue improvisée avec les gens. Ça pour moi ce sont des moments de grâce, la rue permet cela et c'est ça qui motive mon envie de faire ce métier là et d'assumer aussi du coup la contrepartie. Tous les artistes à ma connaissance au Québec font des trucs commerciaux, les acteurs qui jouent dans des films ou des pièces de théâtre par exemple vont tous faire des annonces de brosses à dents, moi j'ai pas envie de faire de la télé, je déteste cela, devoir vendre des trucs. Par contre dans le métier que je pratique j'ai assumé que oui, je suis dans des lieux qui sont commandités si on veut, mais j'essaye toujours d'arriver avec un univers et un personnage qui vont permettre de sortir du trop gentil ou du trop commercial, et avoir une proposition par en dessous qui va soit stimuler une réflexion, soit faire travailler l'imaginaire des gens.

M.J. : En fait vous profitez des situations qui s'offrent à vous, comme dans un festival de musique ou vous êtes là pour faire les amuseurs, pour saisir les opportunités d'interaction avec les gens en laissant la part belle à l'improvisation ; vous chercher cette tension qui peut exister mais qui se provoque aussi.

M.R. : On a toujours été un peu comme ça, on trouve un concept puis après on va dans la rue et on voit ce que ça donne. Souvent on découvre la structure de notre spectacle dans la rue et on a fini par prendre goût à cela car nos personnages deviennent plus vivants. Ce que je reproche parfois au théâtre classique c'est qu'un personnage de scène si tu le mets dans une situation autre, il ne sait pas comment réagir, car il n'a plus son texte, il n'a plus sa ligne émotive, etc. Quand tu es un personnage qui est dans l'improvisation tu dois réagir à n'importe quelle situation donc tu es obligé d'avoir un passé, un vécu et une façon d'être complètement ouverte. Du coup ça devient très relationnel avec les gens et ça c'est extrêmement intéressant. Je trouve que la rue crée une forme théâtrale qui n'est pas imposée, si les gens n'aiment pas ton spectacle ils s'en vont, ils ne sont jamais pris en otage et je trouve cela fantastique. Il y a un rapport sincère avec le public et comme créateur tu sais tout de suite si tu es bon ou pas, si tu touches ou pas les gens. Tu peux aussi t'obstiner avec des choses un peu plus pointues, tu vas intéresser quelques personnes mais tu pourras vraiment partager avec ces personnes là qui ne s'obligent pas à rester. On a souvent fonctionner comme ça, quoi que quand on a créé les « Papis rock » c'était vraiment un spectacle fixe avec un déroulement préétabli, il y a vraiment une structure que l'on suit, par contre les personnages sont vivants depuis cinq ans. Donc même si on a une structure, si quelque chose se passe, si quelqu'un dit quelque chose ou si on a un problème technique, on n'est jamais bloqué. On est toujours capable d'intéresser les gens et surtout d'avoir du plaisir.

M.J. : Ce que je trouve intéressant dans ce que tu dis c'est que si on fait une comparaison avec l'Europe où il y a beaucoup de festivals, comme Chalon dans la rue ou Aurillac qui drainent énormément de monde et qui attirent des gens qui sont tout à fait au courant et connaisseurs du théâtre de rue, on a l'impression qu'au Québec il y a beaucoup plus de « non-public », de gens qui n'y connaissent rien et du coup vous pouvez beaucoup plus en jouer. Vous êtes vraiment dans une interaction avec le public qui est intéressante.

M.R. : Nous aimerions cependant aller jouer en Europe mais c'est assez difficile de monter une tournée, il y a peu de compagnies au Québec qui le font. On n'a pas les moyens, on n'a pas les compétences et on n'a pas la reconnaissance non-plus, surtout au niveau gouvernementale. Moi ça fait des années que je veux aller en Europe et mes partenaires on toujours dit non, ça ne les intéresse pas d'y aller. Pour eux il y a suffisamment de festivals et il y a encore tout à développer ici, plus ça va et plus je trouve ça intéressant car on développe aussi une particularité en restant ici. Le fait d'avoir un « non-public » est effectivement intéressant, ce sont des gens qui ne connaissent rien au théâtre de rue mais c'est aussi des gens qui pour la plupart ne connaissent rien au théâtre tout court. Au Québec les gens qui vont voir du théâtre sont souvent des gens qui font du théâtre, il y a aussi quelques érudits de la culture et quelques bourgeois intéressés, mais ça reste très élitiste. Le théâtre de rue est un art excessivement accessible et tu vois dans le regard des gens – je l'ai surtout vu en vieux parce qu'on se permet des choses que les gens ne se permettent pas – que ça leur fait plaisir. On a dès fois bloqué le trafic car dans un festival on nous avait dit que la rue allait être barrée, finalement elle ne l'a pas été et du coup on l'a barrée nous même. On a tiré des tables, on a invité les gens à venir jouer aux cartes, le trafic n'en finissait pas de s'accumuler, on a déconné avec ça puis on finit par embarquer dans une voiture. On est aussi rentré dans un restaurant, on a foutu le bordel et on a bu dans les verres des gens. Dès fois les gens ne sont même pas au courant qu'il se passe quelque chose, ils sont dans leur quotidien et les personnages qui arrivent viennent chambouler cela. On finit par faire un peu du théâtre d'intervention ou du terrorisme artistique. On vient chambouler une réalité d'une manière non prévue mais c'est parce qu'on s'autorise à la faire en se servant du contexte du festival. Il n'en reste pas moins qu'il y a très peu de possibilités pour nous d'utiliser un espace public pour faire une proposition artistique.

M.J. : Peux-tu me donner ta définition de l'espace public ?

M.R. : Pour moi s'est à priori un lieu où tout les gens ont accès, ensuite par extension c'est un lieu où se retrouvent des gens. Pour moi ça peut-être un restaurant, un colloque ou autre. C'est en fait n'importe quel lieu qui n'est pas destiné à accueillir une forme artistique pour en venir aux arts de la rue. Ça peut être la rue, ça peut être un parc, ça peut être un toilette public, un centre commercial, toutes formes d'espaces.

 

1Le happening se distingue de la simple performance par son caractère spontané et le fait qu'il exige la participation active du public.

2L'Université du Québec à Montréal située métro Berri-UQAM.

3Restaurant-théâtre hanté de Montréal qui offre des repas à plusieurs services alors que des comédiens donnent vie à des contes d’horreur et des histoires envoûtantes tout autour de vous.

4Le dispositif Jeunes volontaires, mis en place par Emploi Québec, vise à permettre à de jeunes adultes de définir leurs propres projets afin d'acquérir, de vérifier ou de développer des compétences contribuant à leur insertion sociale et professionnelle.

5Le Festival Montréal en lumière, fondé en 2000, est un événement annuel se tenant l'hiver à Montréal. Il met en valeur la lumière, les arts et les plaisirs de la table. En 2011, il en sera à sa douzième édition.

6Le Festival international de jazz de Montréal (abrégé en FIJM) est un festival de jazz qui se déroule annuellement à Montréal depuis 1979. Il est le plus important festival du genre sur la planète.

7Voir entretien avec Chantale Jean, régisseur générale du festival de théâtre de rue de Lachine qui a remplacé celui de Shawinigan.

8En anglais « dark » signifie « sombre » ou « obscur ».

9Naissance du spectacle « Le troisième cycle ».

10Michel G. Barrette est programmateur en arts de la rue au Festival d’Été de Québec.

11Michel Fordin du théâtre le Cochon Souriant, également trésorier du Regroupement des Arts de la Rue du Québec.

12Quotidien montréalais.

13Les ViVaces sont une coopérative de solidarité dont les missions sont de transmettre et d'expérimenter, par les arts, les notions de développement durable.

14In situ est une expression latine qui signifie « sur place », en art contemporain notamment, in situ désigne une méthode artistique ou une œuvre qui prend en compte le lieu où elle est installée.

15Sorte de vélo à trois roues pour enfant avec une grosse roue devant.

16Le festival Juste pour rire, créé en 1983, est un festival d'humour qui a lieu chaque année à Montréal au Québec. Il s'agit du plus gros événement du genre sur la planète.

Publié dans Rencontre

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