Arts de la rue, la faute à Rousseau

Publié le par Martin Julhès

9782296038585FSSerge Chaumier - sociologue de formation, Maître de conférences, habilité à diriger des recherches, à l'Université de Bourgogne et chercheur au CRCMD, Centre de Recherche sur la Culture, les Musées et la Diffusion des savoirs - a publié en 2007 aux éditions L'Harmattan un ouvrage intitulé Arts de la rue - La faute à Rousseau, alors même que le secteur est en proie aux doutes et qu'il connaît une crise d'identité profonde. Cet ouvrage n'a pas pour vocation d'apporter des solutions, mais a le mérite de poser de vraies questions, il amène le lecteur à réfléchir sur ce que peuvent bien être les arts de la rue, quels en sont les enjeux, les limites et quelles sont les évolutions prisent par le secteur ces dernières années. Serge Chaumier tente de définir plus largement ce qu'est la culture, ce qu'est l'art, citant Malraux et Duhamel, pour mieux comprendre les travers d'une société basée sur le divertissement et l'immédiateté.

L'auteur revient sur les nécessités profondes qui ont poussé des gens de théâtre à quitter les "boîtes noires" contenant toujours le même type de public pour aller jouer dans la rue. Le théâtre d'intervention, qui ne donne pas rendez-vous pour mieux aller chercher son public, est au coeur d'une dynamique chère aux arts de la rue, même si les exemples sont cependant moins nombreux qu'il n'y parait.
L'auteur site tout au long de son ouvrage de nombreuses compagnies dont il prend les spectacles en exemple pour étayer son argumentation, ce qui rend la démonstration au plus près du cas pratique et ainsi on comprend que les compagnies qui sortaient des théâtres pour rencontrer la rue avaient compris que le spectacle est impossible s'il est composé de spectateurs attendus. Les festivals dédiés aux arts de la rue comportent alors une part de paradoxe qu'il est nécessaire d'interroger. La référence à Rousseau dans le titre de l'ouvrage n'est pas anodine, elle montre bien cet engouement pour la fête caractéristique mais parfois incompatible avec la volonté profonde des arts de la rue, car « les réjouissances ne doivent pas se suffirent à elles-mêmes, elles doivent fournir matière à réflexion ».

A l'heure où les festivals dédiés aux arts de la rue se sont multipliés sur le territoire à l'instar de Chalon dans la rue, Aurillac ou encore Vivacité à Sotteville-lès-Rouen, le rôle indéniable que jouent les pratiques hors les murs dans la démocratisation culturelle n'est plus à prouver. Il n'en reste pas moins que pour l'auteur, théâtre populaire ne doit pas rimer avec facilité,
c'est pourquoi les propositions artistiques doivent toujours rester exigeantes et doivent se renouveler sans cesse. Mais encore faut-il que les programmateurs de festivals, qui travaillent main dans la main avec les pouvoirs publics, fassent le choix de ne pas programmer que des échassiers et des marionnettes d'animaux, pour laisser la part belle aux formes plus avant-gardistes et plus subversives qui sont le terreau et l'intérêt des arts de la rue. La rentabilité financière et les retombées économiques d'un évènement ne peuvent pas former les uniques critères de reconduite d'un projet ; si les festivals animent les villes le temps d'un week-end, il n'en reste pas moins que les compagnies ne sont pas là pour proposer uniquement du divertissement, mais bien pour s'affirmer en tant qu'artistes et amener le public à réfléchir.

Serge Chaumier insiste sur la notion d'artiste et s'interroge sur ce que racontent les différentes pratiques que l'on rencontre dans les arts de la rue. Peut-on tout mettre au même niveau ? Doit on s'autoriser à hiérarchiser les propositions ? L'auteur répond sans tabou qu'il est nécessaire d'émettre quelques jugements et que ça n'est pas dans l'intérêt du secteur que de tout mettre systématiquement à égalité sous prétexte qu'il n'y a pas d'art plus légitime qu'un autre et que tout se vaut. Pour lui « si la démarche libertaire qui a présidé aux arts de la rue a innové et inventé le meilleur, il est permis de penser aussi qu'elle a donné lieu au pire ».
L'État a sa part de responsabilité là dedans, avec les politiques menées depuis de nombreuses années qui ont entretenu ce flou ne permettant plus de distinguer ce qui relève du loisir de ce qui relève de la culture ; si bien que le Tour de France embauche des intermittents du spectacle au même titre que des compagnies conventionnées.

Les arts de la rue - même si leur légitimité n'est plus à prouver - vont devoir relever de nouveaux défits, malgré la structuration du secteur, pour continuer d'exister dans toute leur puissance et leur force de subversion. HorsLesMurs fêtera bientôt son vingtième anniversaire, le Temps des Arts de la rue a donné un nouveau souffle, les compagnies sont toujours plus nombreuses et pourtant rien n'est acquis. Les pionniers sont aujourd'hui d'accord pour s'accorder à dire que les choses ont bien changé depuis trente ans : les festivals sont saturés car victimes de leur succès, les normes de sécurité toujours plus draconiennes poussant à être toujours plus professionnel et les élus ont bien compris l'intérêt qu'il peut y avoir à accueillir des festivals sur leur commune, engageant des programmateurs jugés souvent trop consensuels. Il va falloir réinventer ne nouveaux espaces publics pour permettre à cette relève bien présente de pouvoir s'exprimer et de continuer à déranger sans se complaire dans la facilité et le divertissement à tout prix.

Publié dans Livre

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